SOUVENIRS/KRAMISTE LOUIS XUEREF

 

 Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n’ai pas oublié…
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi…

(Jacques Prévert)

 

Souvenirs d’une tranche de vie

bonjour monsieur xueref louis,pouvez vous nous parlez de vos souvenirs au kram et ailleurs?

Il y avait six mois que Mimi, ma sœur aînée, nous avait été ravie; elle avait été emportée par une fièvre typhoïde compliquée d’une congestion pulmonaire, en cette triste période où il était difficile de se soigner, quatre mois seulement après son mariage avec Charles Bartolo, colon à Bir m’Cherga. Elle n’avait que vingt-et-un ans ! Pierrot, mon frère aîné, était entré au grand séminaire de Mutuelleville, près de Tunis, au mois d’octobre, après avoir pris la soutane, un mois plus tôt, à l’église du Kram, où nous habitions alors. Moi, j’avais quitté le petit séminaire de la Marsa, où je venais de passer cinq ans. Je m’étais inscrit au lycée Carnot de Tunis pour y redoubler ma seconde ; en effet, n’ayant pas l’intention de poursuivre mes études, je ne m’étais pas du tout préparé à l’examen de passage en première qui me fut imposé parce que je ne venais pas d’un établissement public d’enseignement ; ce ne fut donc que sur l’insistance de mon père que je me présentai sans aucune préparation à cet examen auquel, bien sûr, je n’avais pas été admis. Deux fois par jour, je prenais le train de banlieue, le T.G.M (1), pour me rendre à mes cours. Cela durait depuis un peu plus d’un mois, quand un événement d’importance se produisit.

I – LA CAMPAGNE DE TUNISIE

 

C’était le dimanche 8 novembre 1942. J’étais allé à la messe où j’avais rencontré quelques amis, notamment Georges Mazué, fils du directeur de l’école de garçons du Kram et Raymond Escourrou, dont le père, adjudant de gendarmerie, commandait la brigade de la même localité. A la fin de l’office, mon père, devant le portail de la villa, semblait nous attendre, la « Dépêche tunisienne » à la main : il aimait bien bavarder et plaisanter avec des jeunes. « Il s’est produit quelque chose de très important, nous annonça-t-il ; les Anglais ont débarqué en Afrique du Nord ». La nouvelle nous surprit et nous réjouit ; nous demandâmes plus de détails ; mon père nous tendit le journal dont la une faisait état en gros titres du débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie. Nous restâmes là un bon moment à discuter assez fébrilement de la suite possible des événements : nous n’allions certainement pas tarder à voir arriver les Alliés. Le lendemain, en nous rendant au lycée, nous réalisâmes vite ce qui allait se produire ; ce ne furent pas les Alliés que nous attendions que nous vîmes dans les rues de la capitale, mais dans la journée du 9 novembre nous commençâmes à entendre le bruit des bottes allemandes et italiennes, le roulement des chars et les vrombissements des hexamoteurs qui venaient, à un rythme soutenu, par la voie des airs, déverser des troupes et des tonnes de matériel de guerre sur le sol tunisien. Les forces de l’Axe s’empressaient d’occuper le terrain afin d’enrayer toute percée ennemie en Tunisie. Ce fut le dernier jour où nous pûmes nous rendre à notre lycée, car, dès le lendemain, les forces d’occupation avaient réquisitionné à leur profit exclusif le T.G.M. qui était le seul moyen de communication entre Tunis et sa banlieue.

L’Administration s’adapta à la situation créée par tous ces événements et s’organisa en conséquence. Une bonne partie de la population de la Goulette fut évacuée, principalement sur le Kram ; tous les accès au quartier du port furent interdits à quiconque n’était pas en possession d’un laissez-passer ; ses établissements scolaires furent fermés ; les résidences secondaires de notre station balnéaire furent réquisitionnées pour loger les familles déplacées. Les personnels enseignants des cours complémentaires se trouvèrent par la force des choses sans emploi ; avec les professeurs des lycées Carnot et Armand Fallières résidant dans notre banlieue ils constituaient un potentiel dont l’Administration songea sans tarder à tirer profit pour créer provisoirement un établissement qui nous permettrait de poursuivre au mieux nos études. Le site retenu pour cette implantation fut l’institut océanographique situé à Douar-Chott, à environ deux kilomètres du Kram, en bordure de mer, à l’emplacement même du port antique de Carthage. La direction et l’organisation de cet établissement impromptu furent confiées à M. Ferlin, professeur agrégé d’anglais au lycée Carnot, demeurant à Carthage ; la charge de surveillant général revint à M. Thomas, professeur de mathématiques dans le même lycée, qui habitait à Amilcar. Les lycéens avaient cours le matin, essentiellement avec des professeurs de l’enseignement secondaire, tandis que les élèves des cours complémentaires retrouvaient leurs enseignants l’après-midi. Dès les premiers jours de l’occupation, les forces de l’Axe s’installèrent au Grand Séminaire de Mutuelleville qui jouxtait la clinique Saint-Augustin ; les séminaristes durent donc évacuer les lieux et furent hébergés par les Pères Blancs dans leur scolasticat de Carthage.

A cette époque-là – je ne saurais dire pour quelle raison – Lucienne, ma sœur cadette, se trouvait à la ferme à Bir m’Cherga ; elle y resta environ un mois et y était encore lorsque naquit Marie-France, la seconde fille d’Auguste, le frère de Charles, mon beau-frère ; elle devait être portée sur les fonts baptismaux par Mimi et son mari. Mais Mimi étant décédée, ce fut sa belle-sœur, Alice, qui en devint la marraine. Dès son retour, Lucienne fut inscrite à Douar-Chott et y suivit les cours de l’après-midi. Didou, notre benjamine, elle, avait été recueillie à Tunis par sa marraine et fréquenta pendant un an un établissement scolaire de la capitale.

Du jour au lendemain, nous nous trouvâmes plongés au cœur même de la guerre. On ne peut pas dire que les Allemands furent accueillis à bras ouverts ; très rares furent les femmes qui se compromirent avec eux ; mais les Italiens étaient reçus chez leurs nombreux compatriotes qui pour l’heure relevaient la tête et semblaient nous narguer ; les familles les plus modestes bénéficiaient grandement des largesses des militaires qui confisquaient aux uns ce qu’ils offraient aux autres. Bon nombre de jeunes filles siciliennes portèrent des jupes rouges : elles les avaient taillées dans les bandes de laine que les tirailleurs sénégalais portaient sous le ceinturon et qu’elles avaient récupérées dans les casernes de la Goulette. A côté de l’allure martiale de leurs alliés, les Italiens faisaient figure de soldats d’opérette et l’on stigmatisait volontiers leur couardise.

De nombreux militaires de l’armée française d’armistice s’étaient empressés de rejoindre les Alliés en Algérie avant le déferlement des troupes de l’Axe ; pour les autorités dépendant de Vichy c’étaient des félons, mais pour une bonne partie de la population leur passage à la « dissidence » les auréolait de gloire. Je dois à la vérité de préciser ce qui suit : jusqu’à la date du débarquement, la confusion régnait dans les esprits ; nous ne faisions pas de distinction radicale entre pétainistes et gaullistes ; nous fondions nos espoirs sur l’action du Général de Gaulle à Londres et en même temps nous chantions sans scrupules au lycée, sur le stade, à l’occasion du grand rassemblement de la jeunesse au Belvédère pour la fête de Jeanne d’Arc, le fameux « Maréchal, nous voilà ! ». Pour l’immense majorité d’entre nous, Pétain et de Gaulle œuvraient de connivence pour la revanche finale ; même ceux qui arboraient sur leur poitrine ou au revers de leur veston – il y en eut de moins en moins par la suite – l’insigne de la « légion », création vichyssoise, s’intéressaient avec sympathie et espoir à l’avance des Alliés. Vichy avait créé le mouvement des « Compagnons de France », espèce de scoutisme politisé, dans le but évident d’encadrer la jeunesse, de l’endoctriner, de la gagner aux idées de la « Révolution Nationale » ; je connus bien des jeunes qui, sans aucune arrière-pensée politique et ne manifestant aucun prosélytisme, en firent partie, victimes de la propagande outrancière du régime en place ; l’un d’entre eux même, Guy N., portait l’uniforme bleu des « Compagnons », alors que son père, d’origine juive converti au catholicisme, militaire de carrière, avait rejoint la dissidence dès les premières heures. A part quelques individus délibérément favorables aux forces de l’Axe, presque tous les Français souhaitaient ardemment la victoire rapide des Alliés.

Le Général Barré, Commandant Supérieur des Troupes en Tunisie, dont, par la suite, je connus les deux fils, Jacques et Pierre, avec des moyens très limités tenta de résister à Medjez-el-Bab, mais il ne put que retarder l’implantation des forces de l’Axe. L’amiral Jean-Pierre Estéva, Résident Général de France en Tunisie, sorti de son monastère pour reprendre du service, faute de moyens pour s’opposer aux envahisseurs, obéissant aux ordres de Vichy et des autorités allemandes, ne déploya aucun zèle pour contrer l’invasion germano-italienne ni même pour l’entraver temporairement; cette absence de résistance, pouvait laisser croire à une connivence. Son attitude lui valut, après la guerre, d’en répondre au cours d’un procès, d’où la passion n’était pas exclue, et à l’issue duquel fut prononcée une très sévère condamnation (juste ou injuste?) : la cour condamna l’amiral à la détention perpétuelle et à la dégradation militaire et prononça la confiscation de ses biens présents et à venir au profit de l’Etat.

L’ambiguïté des premiers jours se dissipa peu à peu, surtout grâce aux nouvelles qui nous parvenaient de Londres par radio plutôt qu’aux informations que nous donnaient les journaux placés plus ou moins sous surveillance. La population française éprouvait au fil des jours un sentiment de moins en moins maréchaliste et de plus en plus gaulliste.

Nous ne bénéficiâmes pratiquement pas de vacances supplémentaires pour permettre à l’organisation scolaire de se mettre en place; les classes accueillirent assez vite des effectifs mixtes qui étaient loin d’être pléthoriques ; les garçons ne dissimulèrent guère le plaisir que leur procurait la présence des filles à leurs côtés ; celles-ci, par contre, faisaient montre d’une excessive timidité; peu à peu, les uns et les autres apprirent à se connaître et d’excellents rapports s’établirent entre les élèves des deux sexes dans un esprit de franche camaraderie. Les cours de français, mathématiques, histoire et géographie, physique et chimie étaient communs à toutes les sections ; nous étions moins nombreux pour les cours de latin ou d’italien et nous ne nous retrouvions plus que trois pour les cours de grec.

Melle Genest, du lycée de filles Armand Fallières de Tunis, une célibataire d’une cinquantaine d’années, admiratrice zélée de Charles Péguy, demeurant à Carthage, était notre excellent professeur de lettres ; M. Thomas cumulait, avec les fonctions de surveillant général, celles de professeur de mathématiques ; c’était, en outre, un ami du Père Barbarit qui enseignait la même discipline au Petit Séminaire ; j’eus cependant quelques problèmes avec lui : j’avais beau lui remettre des devoirs avec la bonne solution, je ne me voyais attribuer qu’une note diminuée; d’autres élèves auxquels j’avais communiqué ma solution, recueillaient, eux, la note maximale ; la raison en était qu’avec le Père Barbarit qui m’avait façonné à ses méthodes pendant cinq ans, la résolution d’une équation algébrique n’était ponctuée que de quelques mots, tels que or, donc, par conséquent, mais,… qui servaient uniquement à marquer les différentes étapes de notre raisonnement, tout le reste n’étant que chiffres, lettres ou signes mathématiques ; M. Thomas, lui, souhaitait pour chacune de ces étapes une explication in extenso ; mes déductions me paraissaient tellement logiques que je ne voyais pas l’utilité de les expliquer outre mesure ; ce qui avec le Père Barbarit pouvait être traité en une dizaine de lignes, prenait toute une page avec M. Thomas ; aussi, comme je ne pouvais pas me plier à cette discipline, mes notes s’en ressentaient. M. Camporotta, du lycée Carnot, était le fils d’un émigré qui avait dû fuir le régime fasciste ; il habitait au Kram et enseignait, ainsi que sa femme, l’italien ; M. Lecomte, des cours complémentaires de la Goulette, était notre professeur d’histoire et géographie.

Je connaissais déjà deux de mes condisciples : Marie-Jeanne Tassoti et Raymond Escourrou, tous deux du Kram, mais très vite j’eus de très bonnes relations amicales avec des élèves que je ne connaissais auparavant que de vue, notamment Claude Briançon (2), appelé Claudet, fils d’un directeur d’école limogé par Vichy, disait-on, pour son appartenance à la franc-maçonnerie, René Leprince, surnommé « Pépin » ou encore « Mon œil » à cause de l’emploi fréquent qu’il faisait de cette expression, Roger Minvielle, fils d’un directeur d’école de la Marsa, Jacques Rosano, fils d’un couturier-fourreur de Tunis, replié sur Salammbô, dont mon père tenait la comptabilité.

En dehors du sport et des promenades, nous n’avions pas beaucoup de distractions et la conjoncture de l’heure ne se prêtait nullement à l’organisation de surprises-parties. Le dimanche, après la messe, j’allais voir mes amis disputer des matches de basket sur un terrain situé en face de l’école de garçons de M. Mazué. C’était lui qui, au Kram, avait monté une équipe masculine et une autre féminine pour affronter les équipes de la «Goulette-Sports». J’avais des amis dans les deux camps et mes encouragements allaient aussi bien aux uns qu’aux autres. En effet, le repli des Goulettois sur le Kram avait élargi le cercle de mes relations amicales : Dédé Guerra, Maxou Cérisola, Armand Sammut, Riri Augugliaro, Pierrette et Cécile Joly, dont le père était le chef de service de la jeunesse et des sports à la direction de l’instruction publique, étaient tous devenus de bons amis ; ils défendaient les couleurs de la Goulette, alors que celles du Kram étaient défendues, entre autres, par Georges Mazué et son frère Hubert, Raymond Escourrou, Vincent Rouit, Bernard et Denise Verrier, Marie-Jeanne Tassoti, tous du Kram, renforcés par Gilbert Dupuy et Odette Molard, de Salammbô, ainsi que Monique Heldt, de Douar-Chott. Ces deux dernières avaient été mes condisciples à l’école primaire de Salammbô; l’une, Monique, était la fille du directeur de l’Institut Océanographique de Douar-Chott, l’autre, était la fille d’un militaire passé en dissidence. Mon entrée au séminaire me les avait fait perdre de vue et elles ne semblaient pas me reconnaître.

Georges Mazué étant en première, c’était surtout Raymond Escourrou que je fréquentais ; étant dans la même classe, nous étions devenus inséparables ; nous faisions à pied, ensemble la plupart du temps, le chemin du Kram à Douar-Chott. Souvent, au lieu de nous rendre directement à nos cours, nous passions d’abord chez le « ftaïri » (marchand de beignets) pour nous sustenter avant l’effort intellectuel.

Le ftaïri.

    Trônant sur une construction d’un mètre de haut environ, toute carrelée de blanc, le « ftaïri » était assis en tailleur devant une immense poêle noire, pleine d’huile fumante, fixée à demeure et colmatée sur son pourtour ; le feu était alimenté par des fagots de sarments de vigne et des feuilles d’eucalyptus qu’un apprenti enfournait, de temps à autre sous la poêle ; l’homme prenait d’une main une certaine quantité d’une pâte souple, puis, du bout des doigts des deux mains, il la façonnait en la faisant tourner tout en l’étirant et en l’étalant ; quand elle avait atteint la taille souhaitée, il la lançait dans la friture en lui imprimant un petit mouvement giratoire pour parfaire sa forme arrondie ; après une rapide cuisson d’un côté puis de l’autre, il obtenait un délicieux beignet (ftaïr) souple et gonflé sur le pourtour, fin, croustillant et parsemé de bulles au centre ; à l’aide d’une tige de fer acérée, comme une longue brochette, il le sortait alors de la friture et le mettait à égoutter ; la poêle pouvait facilement contenir quatre beignets de quinze à vingt centimètres de diamètre. Le « ftaïri » avait en général un assistant qui servait les clients ; celui-ci piquait le beignet dans sa partie croustillante à l’aide d’un brin d’alfa que l’on saisissait pour l’emporter : ceux qui voulaient consommer sur place se faisaient servir dans une assiette en aluminium, jamais lavée mais simplement essuyée à l’aide d’un chiffon dont l’état de propreté incitait plutôt à aller consommer ailleurs tout en marchant. C’était ce même assistant qui, l’après-midi, allait vendre des cacahuètes sur les plages. La fabrication et la vente des beignets, qui devaient être mangés chauds, ne se faisaient que le matin ; l’après-midi, le « ftaïri » se contentait de vendre ses pâtisseries orientales : des beignets au miel, exactement de même fabrication que les autres, mais beaucoup plus petits, trempés dans un sirop au miel et à consommer froids, des « makrouds », tranches d’un gâteau roulé à la semoule de blé, fourrées de pâte de dattes, frites et également trempées dans le même sirop, enfin, les « zlèbias », ronds de dentelles cassantes, faites à partir d’une pâte plutôt liquide qui se boursouflait au contact de l’huile brûlante, et qui se gorgeaient de sirop quand on les y trempait. L’été, le « ftaïri » fabriquait les bombolonis sur la plage même.
    En revenant de nos cours, il était fréquent que M. Camporotta se joignît à nous, pour faire le trajet du retour à pied ; nous en étions flattés, car il nous traitait alors non plus comme des élèves, mais comme de jeunes amis et même comme des confidents ; nous apprenions par lui des nouvelles que les journaux ne donnaient pas ; je savais par Raymond Escourrou qu’il avait une certaine activité clandestine, mais, ce ne fut qu’à la libération que j’appris qu’il faisait partie, avec M. Mazué et M. Escourrou, d’un petit réseau, disons « de résistance ». En fait, nous ne connûmes pas en Tunisie la « résistance » telle qu’elle fut organisée en France. J’ignore quelle a été exactement l’activité de ces personnes; je sais seulement que ce fut par eux que des aviateurs alliés descendus par la D.C.A. allemande avaient été recueillis puis cachés et ravitaillés dans des caveaux du cimetière du Kram.
    « Lolo », mon beau-frère Charles, avait à la ferme un tandem que son frère Joseph avait fabriqué à partir de deux vieux vélos ; je ne me souviens plus pour quelle raison il m’avait un jour proposé de me le prêter ; il m’amena donc à Bir m’Cherga et je fis seul le chemin du retour, soit une cinquantaine de kilomètres, à la force de mes mollets. J’aurais pu donc me rendre à mes cours en enfourchant ce tandem ; je ne le fis que trois ou quatre fois et j’entreposais alors l’engin chez des amis de mes parents qui demeuraient à une centaine de mètres de l’institut océanographique ; ce faisant, je prenais le risque de rencontrer une patrouille italienne qui pouvait, sans aucune justification, réquisitionner, ou plus exactement confisquer le tandem : c’était là une pratique courante. C’était essentiellement pour cette raison que je préférais faire le trajet à pied, ce qui, d’ailleurs, n’était pas désagréable car je trouvais toujours de la compagnie masculine ou féminine.
    Nous nous installâmes dans une guerre qui serait décidément plus longue que ce que nous avions prévu, et nous prîmes quelques précautions ainsi que de nouvelles habitudes. Chaque soir, l’abbé Taulier, notre voisin, nous rendait visite à l’heure où la B.B.C. émettait les messages personnels ; tous réunis autour de la T.S.F., nous attendions avec impatience les trois V, comme Victoire , en morse (…_ …_ …_) qui annonçaient l’émission attendue et qui faisaient penser aux premières mesures de la cinquième symphonie de Beethoven; puis une voix forte qui nous obligeait à baisser le son annonçait : « Ici, Londres ; les Français parlent aux…. » ; aussitôt le moulinet se déclenchait et il nous fallait essayer de décrypter malgré le brouillage les quelques nouvelles que nous n’avions pas d’autres moyens d’obtenir. On avait fini par s’habituer aux mouvements de va-et-vient des troupes : un jour les Alliés faisaient une percée de quelques kilomètres, le lendemain, les forces de l’Axe regagnaient le terrain perdu la veille ; on plaisantait les Anglais en disant d’eux que c’était au moment du « five o’clock » qu’ils abandonnaient aux Allemands le terrain conquis ; cela pouvait durer encore longtemps ; on ne se posait même plus la question de savoir si l’issue du conflit était proche ou non.
    Pendant ce temps, les Alliés ne nous oubliaient pas : nous avions droit quotidiennement à la visite des forteresses volantes B 17 et cela se produisait souvent vers la même heure. Les objectifs les plus visés étaient les installations pétrolières, le port, la centrale électrique de la Goulette, la base d’hydravions de l’Aéroport et le terrain d’aviation d’El Aouïna. Les alertes étaient données par le tocsin dont j’avais la charge et une sirène installée sur la terrasse de l’école qui était en même temps bureau de poste, M. Mazué assurant les deux fonctions de directeur d’école et de receveur des postes ; dès les premiers hurlements de la sirène, je grimpais, par une échelle en fer extérieure fixée au mur, au sommet du clocher de l’église voisine et je mettais en branle les deux plus grosses cloches en agitant directement les battants que je saisissais à leur base pour rendre les tintements plus puissants ; puis, je courais rejoindre mes amis à l’école où nous attendions, sur la terrasse, tout en profitant du « spectacle » illuminé par les fusées éclairantes et les faisceaux de la D.C.A., que l’on nous signalât par téléphone la fin de l’alerte. Cependant, des bombes étaient également tombées ailleurs que sur ces sites stratégiques, en pleine ville de la Goulette, par exemple, à Tunis, tout près de la Résidence (la Maison Dorée), à Carthage, à la Marsa et même au Kram, à une centaine de mètres de l’école et de notre villa ; ce soir-là, j’étais déjà couché et l’alerte n’avait pas été donnée ; je reçus, sans aucun mal, les débris de verre d’une petite fenêtre qui se trouvait juste au-dessus de mon lit. On pouvait s’inquiéter à juste raison car on n’était pas à l’abri d’une bombe perdue ou d’une erreur de bombardement. Un jour, étant allé rendre visite à mon frère au scolasticat, j’assistai du haut de la colline Byrsa, à ce qui aurait dû être un bombardement du terrain d’aviation d’El Aouïna : on ne pouvait être mieux placé pour tout voir : de ce même endroit, avant guerre, on pouvait suivre les essais des automobiles de course sur le circuit d’El Aouïna, disparu depuis ; mais ce jour-là, ce que je vis de là-haut me déconcerta : les bombardiers alliés lâchèrent un chapelet de bombes sur une distance d’environ trois kilomètres ; aucune de ces bombes n’atteignit la base aérienne, car le chapelet tomba à partir de l’extrémité du terrain jusqu’à la Marsa où on dénombra de nombreux morts. A la fin de ce bombardement, je pus même ramasser quelques éclats de bombe projetés jusqu’à l’endroit où je me trouvais.
    M. Escourrou songea à mettre sa famille à l’abri chez des amis à Dermech, localité qui présentait moins de dangers ; mon père décida que nous irions passer les nuits chez des amis, à Douar-Chott, ceux-là mêmes chez qui j’allais ranger mon tandem; c’est ce que nous fîmes pendant trois ou quatre soirs, mais très vite nous trouvâmes ces va-et-vient fastidieux et nous reprîmes nos habitudes. Souvent, l’après-midi, j’allais voir Raymond à Dermech ; nous faisions nos devoirs ensemble, puis, armés de carabines à air comprimé, nous allions sur la grand-route chasser les moineaux dans les eucalyptus, pour améliorer l’ordinaire. Le soir, Raymond m’accompagnait jusqu’au Kram : il apportait à son père le repas que Mme Escourrou avait préparé. Chemin faisant nous commentions les nouvelles que l’un et l’autre avions pu glaner çà et là. Lorsque nous nous séparions, je retrouvais souvent sur la place de Versailles, près du local des Eclaireurs de France, dont ils faisaient partie, deux bons amis et condisciples avec qui j’aimais bien plaisanter et auprès desquels je m’attardais un moment avant de rentrer : Claude Briançon et Roger Minvielle.
    Dès l’arrivée des beaux jours, pendant les congés, Raymond et moi, allions très tôt le matin avec nos amis Leprince et Rosano sur les courts du jardin public de Carthage où nous disputions d’interminables matchs de tennis. Vers la fin mars, nous avions remarqué un soldat allemand qui venait régulièrement nous voir jouer ; il s’asseyait à proximité du court, mais nous n’échangions pas le moindre propos ; pour notre part, nous faisions comme si nous ne le voyions pas. Un jour, cependant, il s’enhardit à nous adresser la parole : il avait, disait-il, le mal du pays, il lui tardait de revoir sa famille, notamment deux fils qui avaient à peu près notre âge et alla même dans un mauvais français jusqu’à vitupérer Hitler qui persistait à vouloir mener une guerre d’ores et déjà perdue ; très méfiants, nous nous contentâmes d’écouter sans répondre et nous ne le revîmes plus par la suite.
    A l’institut océanographique, les cours se déroulaient normalement quoiqu’il y eût parfois des problèmes de locaux à résoudre ; ainsi, par exemple, faute d’autre salle disponible, nos cours de maths avaient lieu dans celle qui abritait un phoque, ce qui n’était pas propice à une attention soutenue. Dès l’arrivée des beaux jours, Melle Genest nous donnait ses cours de grec dans les jardins de l’institut ; si nous n’avions pas un autre cours qui suivait, elle nous demandait d’aller à son propre domicile à Carthage ; elle habitait sur les hauteurs de la colline Byrsa, à deux cents mètres environ de la Primatiale et du scolasticat. Bien entendu, tous nos déplacements se faisaient à pied ; nous gravissions alors la colline à travers les ruines antiques, et arrivés chez elle, elle nous installait autour de la table de sa salle à manger pour nous faire « ingurgiter » notre ration de grec.
    Je me dis un jour que puisque nos cours de maths étaient communs avec nos condisciples des sections A’, B et C et que mon niveau n’était aucunement inférieur à celui des élèves de A’, je pouvais parfaitement cesser de me compliquer la vie avec le grec. Je devais mon bon niveau en maths au Père Barbarit qui avait été mon professeur de la sixième à la seconde ; il trouvait que notre classe était particulièrement douée ; pour tester notre niveau, à la fin de la troisième il nous avait donné un jour à résoudre le même problème qu’aux élèves de seconde : nous avions été trois à trouver la bonne solution, alors que deux seulement y étaient parvenus dans l’autre classe. Je fis donc part à Melle Genest de mon intention d’abandonner le grec ; cela ne lui plut pas du tout : nous n’étions que trois élèves et elle ne souhaitait pas en perdre un, d’autant plus, me dit-elle pour m’inciter à poursuivre, que je ne réussissais pas mal dans cette langue morte. Elle eut beau insister, je ne changeai pas d’avis et je crus qu’elle avait fini par en prendre son parti. Mais je me trompais ; c’était compter sans l’opiniâtreté de mon professeur. J’allais assez souvent rendre visite à mon frère au scolasticat ; ce fut par lui que j’appris un jour que Melle Genest n’avait pas renoncé.
    – Alors, tu laisses tomber le grec, me demanda-t-il ?
    – Oui, mais comment le sais-tu ?
    – J’ai eu la visite de Melle Genest.
    – Tu la connais donc ?
    – Pas du tout; elle est venue me voir, s’est présentée comme étant ton professeur ; elle était désolée que tu veuilles abandonner le grec et m’a prié d’essayer de te faire changer d’avis.
    Je savais que Melle Genest était très pratiquante ; mais cela ne m’expliquait pas comment elle avait appris que j’avais un frère au Grand Séminaire. Une telle insistance de sa part finit par me toucher : je ne pouvais décidément pas répondre à une telle marque d’intérêt par de l’ingratitude ; je finis donc par capituler et repris mes cours de grec à sa grande satisfaction.
    On voyait souvent, dans les rues du Kram, un abbé assez corpulent juché sur son vélo : c’était le truculent abbé Patti, curé de la Goulette, qui devait sans aucun doute sa faconde à son origine bônoise. Comme la plupart de ses ouailles avaient déserté sa paroisse, il venait leur rendre visite en leur lieu de repli ; lui-même était cependant resté sur place au milieu de ceux qui n’avaient pas voulu ou qui n’avaient pas pu « émigrer ». Même après le retour massif des Goulettois chez eux, il continuait à rendre visite à ceux de ses paroissiens qui avaient choisi de rester au Kram La situation créée par l’exode rendait ses tournées pastorales plus longues que lorsqu’il avait tous ses paroissiens à proximité ; aussi demanda-t-il à être assisté dans sa tâche par un Père Blanc, le Père Consmans, si mes souvenirs sont exacts, qui était d’origine belge. Celui-ci s’occupait plus particulièrement des jeunes et forma le projet de mettre sur pied, au Kram, une troupe de « Cœurs Vaillants » pour les enfants des deux paroisses. Il se mit en quête de quelqu’un qui pourrait l’aider dans cette tâche et prendre la direction de la troupe. C’est ainsi que, sur les recommandations de notre bon curé, l’ancien séminariste que j’étais a été contacté et répondit favorablement à la sollicitation du Père Consmans. Monter une troupe, c’était d’abord recruter des jeunes, puis les motiver, leur inculquer des principes de bonne conduite, de solidarité, de charité chrétienne, de respect ; il fallait aussi les distraire en organisant des sorties, des « camps » de courte durée, avec la perspective d’un « camp » plus important, d’une dizaine de jours, pendant les vacances d’été, à Aïn Draham, dans les forêts de la région montagneuse de Kroumirie. En vue de ce séjour, je frappai à la porte de certains paroissiens privilégiés pour solliciter leur appui pécuniaire. Les comptes faits, les aides que j’avais pu obtenir s’avérèrent insuffisantes. Je m’en ouvris au Père Consmans, qui trouva une solution à mon problème : notre Archevêque, Mgr Gounot.
    L’archidiocèse de Carthage était riche ; il possédait, entre autres, un certain nombre de vignobles ; Mgr Gounot pourrait, en effet, financer l’achat du tissu nécessaire à la confection des shorts marron et des chemises bleues de mes Cœurs Vaillants. Certes, j’étais un peu dans mes petits souliers à l’idée d’aller moi-même, comme me l’avait demandé le Père Consmans, présenter ma requête à notre Archevêque. Mais je n’avais pas le choix ; je devais surmonter ma timidité et y aller.
    Il n’y avait qu’une possibilité de se rendre à Tunis : il fallait se présenter à Salammbô, à l’Ecole des Cadres, créée par le général de Lattre de Tassigny en 1 939 dans les locaux de la caserne des tirailleurs sénégalais et du lazaret, près de l’institut océanographique. Le général de Lattre de Tassigny était alors Commandant Supérieur des Troupes en Tunisie et son fils unique, Bernard, tué plus tard en Indochine, avait été mon condisciple en classe de quatrième au séminaire. Pour l’heure c’étaient les S.O.L. (Service d’Ordre Légionnaire), création de Vichy, qui occupaient l’Ecole des Cadres. Ceux-ci organisaient quotidiennement un aller et retour entre la banlieue et la capitale en camion découvert ; il fallait être là assez tôt pour être sûrs d’avoir une place. Ce fut ainsi que je me rendis à Tunis, en compagnie de mon père, le 7 mai 1943. On nous débarqua aux abords de la ville, sur l’esplanade Gambetta bordant le lac de Tunis, le Chott el Bahira, et on nous fixa un rendez-vous pour le retour l’après-midi au même endroit.
    Nous parcourûmes à pied les deux kilomètres qui nous séparaient du centre ville. Lorsque nous fûmes à la hauteur de la cathédrale, nous nous séparâmes et mon père continua son chemin jusqu’au cabinet de son ami, Maître Scemama où je devais le rejoindre à l’issue de mon audience archiépiscopale. Arrivé à l’archevêché, je n’eus pas à faire longtemps antichambre : Mgr Gounot me reçut presque aussitôt sans façons et me mit tout à fait à l’aise ; je lui exposai l’objet de ma visite ; il m’écouta attentivement, puis, levant les bras au ciel, il me dit : « Mon petit, je vous félicite de consacrer une partie de vos loisirs à vous occuper de ces enfants. Je répondrais tout de suite favorablement à votre requête si la situation était autre ; beaucoup de choses vont se passer dans les toutes prochaines heures : le moment n’est pas aux projets, mais à l’attente du déroulement des événements. » Devant mon air pour le moins perplexe, il ajouta : « Les Alliés seront certainement à Tunis dans la journée ; vous comprenez alors qu’il y ait pas mal d’incertitudes pour les jours à venir. » La nouvelle me tomba dessus comme une bombe ; j’étais à cent lieues d’imaginer un dénouement aussi soudain. Certes, Mateur avait été libéré dès le 3 mai ; mais cette libération ne suscitait pas d’espoir particulier tant nous commencions à être habitués aux mouvements de va-et-vient des troupes alliées. Je pris congé de mon auguste hôte et m’empressai d’aller rapporter la nouvelle à mon père. Le cabinet de l’avocat était situé dans un quartier où résidaient de nombreux juifs, rue des Tanneurs ; en m’engageant dans cette rue, je vis arriver une vague déferlante : une nuée de jeunes gens qui descendaient la rue en courant et en vociférant : « Les Alliés arrivent ». Je m’engouffrai dans un long couloir au bout duquel se trouvait le cabinet et je racontai tout ce que j’avais appris, entendu et vu à mon père et à Me Scemama qui semblaient avoir du mal à me croire ; je les invitai alors à aller voir ce qui se passait dans la rue ; n’en croyant pas ses yeux, l’avocat questionna l’un des jeunes gens ; c’est ainsi que nous apprîmes qu’il s’agissait de jeunes juifs qui venaient de parcourir à pied les soixante kilomètres qui séparent la capitale de Bizerte où les Allemands les avaient expédiés dans un camp de travail ; ils avaient été libérés dans la nuit par les Alliés. Nous ignorions tout de telles mesures discriminatoires prises à l’encontre des juifs tunisiens ; nous pensions même que l’attitude bienveillante de Moncef Bey à l’égard des forces de l’Axe pouvait les protéger; la presse n’avait jamais fait état de camps ou de mesures d’internement. J’ouvre ici une parenthèse pour préciser que, comme Bourguiba, le Bey souhaitait obtenir l’indépendance de la Tunisie ; pour cela, l’un comptait sur l’appui des Alliés dont il escomptait la victoire finale, tandis que l’autre, convaincu que l’Axe sortirait victorieux du conflit, avait misé sur le mauvais cheval. Il fut destitué à la libération pour céder son trône à Sidi Lamine Pacha Bey, apparemment plus francophile, qui, plus tard, fut à son tour renversé par Bourguiba lorsqu’il instaura un régime républicain.
    Dès cet instant, mon père n’eut plus qu’un souci : il fallait rentrer le plus vite possible au Kram car la famille s’inquiéterait si elle apprenait quelque nouvelle des récents événements. Nous nous empressâmes donc de regagner le lieu de notre rendez-vous, bien en avance sur l’heure fixée, mais ainsi nous étions sûrs d’avoir une place dans le camion dès son arrivée. Sur le chemin du retour, çà et là, des Allemands mettaient le feu à des véhicules abandonnés dans des terrains vagues. Parmi les occupants du camion, certains habitaient à la Marsa où ils devaient être reconduits ; aussi, nous demandâmes au chauffeur de nous déposer aux environs de l’amphithéâtre de Carthage, à la Malga, et nous parcourûmes à pied les quatre ou cinq kilomètres qui nous séparaient du Kram en prenant des raccourcis à travers champs. Chemin faisant nous fûmes surpris par une alerte aérienne ; des Lightning Lockheed P 38, chasseurs facilement reconnaissables à leur double fuselage, avaient pris pour cible la base d’hydravions de l’Aéroport qu’ils mitraillaient en rase-mottes ; à vol d’oiseau nous étions assez près pour ne rien perdre de ce spectacle.
    Parvenus à destination, nous fûmes accueillis avec grand soulagement par ma mère, ma grand-mère et ma tante qui guettaient notre arrivée devant le portail du jardin de la villa. Nous restâmes un moment là à rendre compte de notre journée, quand un camion allemand s’arrêta presque à notre hauteur, juste en face de l’église ; le chauffeur en descendit et, s’approchant de mon père, lui demanda la permission d’occuper le garage ouvert situé sur le flanc du jardin ; mon père refusa, prétextant que cet abri était déjà utilisé pour un véhicule de la gendarmerie nationale, en oubliant volontairement de préciser qu’il ne s’agissait que d’un side-car. L’homme n’insista pas ; il laissa là son camion, dans la rue, et repartit à pied.
    Je me levai tôt le lendemain matin après une nuit où j’eus beaucoup de mal à trouver le sommeil. La rue connaissait une animation inhabituelle pour cette heure matinale ; devant la villa, des Compagnons de France étaient en train de vider de son contenu le camion abandonné la veille par le soldat allemand : il était rempli de couvertures et de machines à écrire. Les gens qui passaient de plus en plus nombreux allaient tous dans la même direction. J’appris qu’ils se dirigeaient vers le terrain de football de l’Aéroport, à trois ou quatre cents mètres de chez nous, où les Alliés étaient déjà arrivés pendant la nuit, alors que nous n’avions absolument rien entendu. Je suivis le mouvement : le terrain était effectivement occupé par des éléments de la 8ème armée du Maréchal Montgomery. Pendant que nous étions là à tourner autour des soldats britanniques et de quelques prisonniers allemands qu’ils encadraient, nous assistâmes au mitraillage d’un navire hôpital allemand qui, immobilisé dans le golfe, en face de l’endroit où nous nous trouvions, donnait du gîte ; cette opération dura très peu de temps et le bruit, vrai ou faux, courut que le navire était chargé de prisonniers alliés. On pourrait être choqué par le fait que les Alliés aient attaqué un tel bâtiment ; mais il faut dire à leur décharge qu’il n’était pas rare que les Allemands utilisent ce genre de navire pour transporter leurs troupes.
    Un peu plus tard, je retrouvai là quelques amis. Nous apprîmes que la police souhaitait l’aide de jeunes pour faire de la récupération ; nous décidâmes de nous mettre à sa disposition. On nous confia un camion allemand et on nous donna pour mission de visiter tous les lieux qui, la veille encore, étaient occupés par les forces de l’Axe, d’y récupérer tout ce qui était récupérable, armes, munitions, ravitaillement, habillement, objets divers et d’entreposer tout cela dans les locaux où la Police, qui avait évacué le commissariat de la Goulette, avait transféré ses services, un appartement réquisitionné situé sur la place de Versailles. Un peu plus tard dans la matinée Roger Minvielle se joignit à nous et participa à cette opération de récupération qui dura jusqu’à environ trois heures de l’après-midi. On nous autorisa à garder quelques bricoles pour nous ; n’ayant pas le sens des affaires je ne rapportai chez moi que deux casques en liège, deux bouteilles d’eau de vie de « bois », un ersatz allemand, et un poignard épointé de commando italien ; d’autres firent de meilleurs choix, notamment Roger qui avait récupéré une caisse de vrai champagne et réussit à la soustraire à la vigilance et sûrement à la convoitise des policiers.
    Notre livraison faite, Roger nous proposa de filer jusqu’à chez lui, à la Marsa, pour y déposer son « butin ». Tout le monde fut d’accord. J’allai prendre à la maison un grand drapeau tricolore, que l’on arborait habituellement à l’occasion de la Fête Nationale, et je le plantai à l’avant du camion. Sur tout le trajet nous ne rencontrâmes aucun militaire de quelque armée que ce fût. Cependant, en arrivant sur l’avenue principale qui reliait Marsa-Ville à Marsa-Résidence, nous fûmes un peu surpris d’apercevoir çà et là sur les trottoirs quelques Allemands en toute liberté, mais nous fûmes surtout ravis de constater que la population qui se rassemblait en différents endroits de notre trajet applaudissait à tout rompre sur notre passage comme si c’étaient nous qui étions les libérateurs. Je revois encore la mine effarée des parents de Roger. « Mais vous êtes fous, s’écria M. Minvielle, d’être venus jusqu’ici avec ce camion et ce drapeau ! Les Alliés ne sont pas encore arrivés à la Marsa. » Cela expliquait l’accueil délirant qui nous fut réservé et la présence de militaires allemands sur les trottoirs. Ceux-ci, sachant que leurs heures de liberté étaient comptées, n’avaient pas jugé utile de s’en prendre à nous.
    Nous ne nous attardâmes pas ; il nous fallait retourner au Kram pour restituer le camion. A hauteur de Sainte-Monique nous aperçûmes sur le bas-côté un corps allongé revêtu d’un uniforme allemand et portant un écriteau sur la poitrine ; nous nous arrêtâmes pour aller voir de plus près : il s’agissait du cadavre d’un arabe qui avait dû s’enrôler dans l’armée allemande ; ils avaient été quelques uns à l’avoir fait; ayant probablement tenté de déserter en voyant la tournure prise par les événements, il avait été exécuté par les Allemands pour « traîtrise » comme l’indiquait l’écriteau. Au moment de repartir, le camion s’y refusa : nous étions tombés en panne d’essence. Il ne nous resta plus qu’à parcourir à pied les cinq ou six kilomètres qui nous séparaient du Kram. Munis d’un jerrican de carburant, nous nous fîmes accompagner en voiture pour récupérer notre véhicule ; arrivés sur les lieux, nous ne pûmes que constater les dégâts : notre camion ainsi que le drapeau avaient été incendiés ; par qui ? Nous ne cherchâmes pas à le savoir, mais probablement par ceux-là mêmes qui avaient enlevé le cadavre. Nous nous empressâmes de retourner au Kram qui, au moins pour l’heure, était une localité qui présentait, somme toute, plus de sécurité.
    Les jours qui suivirent furent des jours de liesse. Les forces de l’Axe se rendirent en masse : les soldats italiens, ayant perdu tout d’un coup leur superbe, passaient par colonnes entières, ainsi que les Allemands plus dignes, encadrés par des soldats alliés. Le 9 mai, ce fut la libération de Zaghouan ; 22 000 Allemands se rendirent aux troupes françaises. Seule une poche de résistance subsista dans le Cap Bon d’où, probablement, les ennemis pensaient pouvoir gagner la Sicile. Le 12 mai, la reddition de toutes les forces de l’Axe en Tunisie, soit 291 000 prisonniers allemands et italiens, mettait fin à la campagne en Afrique du Nord qui avait été déclenchée six mois plus tôt. L’événement fut célébré par un grandiose défilé de la Libération à Tunis, sur l’esplanade Gambetta ; pour rien au monde on n’aurait voulu manquer cela.
    Lorsque mon père remplaça dans son épicerie de la Marsa, son frère Jean, mobilisé en 39, il fit la connaissance de la famille Combres qui y résidait. Lui, officier de police, commandant des gardiens de la Paix, avait été muté, par la suite, à la Goulette où sa famille se trouvait encore au moment du repli des Goulettois sur notre localité. Il bénéficia de la réquisition, au Kram, d’une grande villa appartenant à une cousine de mon père et nous commençâmes à nous fréquenter plus ou moins. Le jour du défilé de la Libération, Mme Combres me proposa de me joindre à elle et à ses deux fils Armand, de mon âge, et René, plus jeune, pour gagner la capitale afin de ne pas rater l’événement ; nous parcourûmes à pied les quatorze kilomètres qui nous séparaient du lieu de la manifestation ; l’enthousiasme ambiant nous faisait oublier la fatigue. Arrivés sur les lieux assez tôt, nous n’eûmes pas de mal à trouver une bonne place qui allait nous permettre de tout voir dans de bonnes conditions : nous pûmes ainsi applaudir à tout rompre nos libérateurs français, britanniques et américains défilant devant le Général Giraud entouré des grands chefs militaires des trois nations qui avaient dirigé les opérations. L’après-midi, le cœur joyeux, nous refîmes le chemin inverse, dans les mêmes conditions, après une journée bien remplie et nous parvînmes à destination rompus mais combien heureux !
    La population, comme de bien entendu, manifesta amplement sa sympathie à l’égard des troupes alliées, mais nous eûmes vite fait de nous rendre compte d’une différence de comportement entre les soldats américains et les militaires britanniques ; il faut dire que pour participer aux opérations d’Afrique du Nord, le gouvernement de l’Oncle Sam avait pris le tout venant ; on disait même alors – assertion vraie ou fausse?- que les portes des prisons américaines avaient été largement ouvertes à cette occasion. Le fait est qu’il était assez fréquent de rencontrer des G.I.’s déambulant dans les rues du Kram, plus ou moins ivres malgré les fréquentes patrouilles de la Military Police, et donnant une piètre image de l’armée américaine, image tout à fait fausse, je l’affirme ; je puis en témoigner en connaissance de cause après avoir connu cette armée de l’intérieur : dans l’armée de l’air américaine, au sein de laquelle j’ai vécu pendant quatorze mois environ, régnaient l’ordre, la discipline, la propreté, l’hygiène, en compensation de quoi on jouissait d’un incontestable bien-être et d’un confort insoupçonnable dans l’armée française ; ici, les jeunes filles rencontrées seules étaient importunées par des militaires qui titubaient, qui frappaient à coups redoublés sur les portes donnant directement sur la rue en réclamant à tue-tête : »Vino ! Vino ! », là-bas, dans leur pays, les jeunes filles s’étaient donné pour tâche de distraire le mieux possible, en toute camaraderie, les militaires permissionnaires qui étaient assurés d’un chaleureux accueil dans des centres appelés « U.S.O. ». Il faut dire que, dans le corps expéditionnaire, nombreux étaient les militaires américains d’origine italienne ; volontaires ou non, ils étaient là dans la perspective d’aller bientôt combattre sur la terre de leurs ancêtres ; ils profitaient donc de cette trêve pour se défouler en libérant leurs mauvais instincts. Les familles siciliennes qui, quelques jours plus tôt, accueillaient encore chaleureusement les soldats de l’armée italienne, n’eurent aucun scrupule à faire volte-face et à ouvrir largement les portes de leurs maisons aux nouveaux arrivants, leur offrant du vin à volonté et parfois même leurs filles en échange de quelques avantages matériels.
    L’attitude des britanniques était plus digne ; ils sympathisaient avec la population mais en la respectant, sans se livrer aux excès de leurs compagnons d’armes ; ils ne ménageaient d’ailleurs pas leurs critiques à l’égard des enfants de l’Oncle Sam ; leur comportement rassurait les familles, surtout celles qui comptaient une ou plusieurs jeunes filles en leur sein, et on les accueillait volontiers chez soi pour les retremper, pour un temps, dans une ambiance familiale qu’ils appréciaient grandement ; on se méfiait donc davantage des américains à cause des débordements de certains et les meilleurs d’entre eux se voyaient de ce fait injustement pénalisés.
    La libération du sol tunisien s’accompagna rapidement d’un ensemble de mesures qui, plus ou moins, allaient toucher toutes les familles : les jeunes gens qui effectuaient leur service dans les chantiers de jeunesse institués par Vichy furent aussitôt intégrés dans l’armée française, plus exactement dans l’armée « Giraud » ; c’était le cas d’André Collini (3), du Kram, qui était en classe de seconde au séminaire l’année où j’y entrai moi-même en sixième. A ce moment-là, en effet, une certaine dissension existait entre le Général de Gaulle, soutenu par Sir Winston Churchill, et le Général Giraud que le Président Roosevelt aurait voulu avoir pour seul interlocuteur ; dire que les deux hommes, l’un à la tête du Comité de Londres, l’autre présidant le Comité d’Alger, n’arrivaient pas à s’entendre, est un pur euphémisme ; chacun des deux voulait pour lui seul la reconnaissance politique des Alliés comme unique représentant de la France. Le Général Giraud, dont l’évasion de la forteresse de Königstein, le 24 mai 1940 avait eu un retentissement considérable, parvint à Alger, deux jours après les Alliés à bord d’un sous-marin qui était allé le chercher en France, bien avant le Général de Gaulle, plus ou moins retardé par la volonté de Roosevelt.
    Le 24 janvier 1943, une entrevue de Gaulle – Giraud à Casablanca, à l’initiative de Churchill et Roosevelt, en vue d’aboutir à une réconciliation, se solda par un échec, mais Giraud avait accepté l’envoi auprès de lui d’un représentant du Comité de la France Libre. Il y avait donc, à ce moment-là, l’armée Gaulliste, autrement dit les F.F.L. (Forces Françaises Libres), composées essentiellement de militaires, soldats, marins et aviateurs, qui avaient rejoint le Général de Gaulle à Londres, de troupes ralliées de Syrie, du Bataillon du Pacifique, du Bataillon du Tchad, six mille hommes environ au total, de vaillants soldats qui s’étaient illustrés sur les champs de bataille d’Afrique ; ils avaient pour insigne la croix de Lorraine et portaient l’uniforme de l’armée britannique ; parallèlement, l’armée placée sous le commandement du Général Giraud, l’armée giraldiste, était composée des anciens des chantiers de jeunesse, des militaires de l’armée d’armistice passés en dissidence, des mobilisés des territoires libérés ; ils avaient pour insigne un coq gaulois sur fond tricolore et portaient l’uniforme de l’armée américaine avec sur la manche gauche un blason aux couleurs de la France. Cette situation, alors que le 3 juin 1943 s’était constitué à Alger le « Comité français de libération nationale » présidé par les deux généraux, dura jusqu’au jour où le Général Giraud, chef de l’Afrique Française après le débarquement de 1942, s’effaça devant de Gaulle en juillet 1943 : en effet, l’introduction du délégué du Comité de Londres dans le camp giraldiste aboutit à la décision du 31 juillet du Comité d’Alger nommant Giraud commandant en chef de toute l’Armée française, tandis que le général de Gaulle devenait seul président du nouveau « Comité de la Défense Nationale ».
    Au moment de la libération de la Tunisie, seuls des engagés volontaires pouvaient encore rejoindre les Forces Françaises Libres ; c’est ce que firent, entre autres, mes deux amis, Raymond Escourrou (4) et Georges Garret. Rapidement, la classe 43, celle à laquelle appartenait Pierrot, fut appelée sous les drapeaux ; les jeunes des classes 44, 45 et 46 furent recensés et astreints à un entraînement de préparation militaire, en attendant leur mobilisation. Pierrot quitta donc le scolasticat avant la fin de l’année scolaire pour rejoindre, dès le 20 mai, un chantier de jeunesse, prélude de son incorporation, le 10 juin, au 3e Régiment de Tirailleurs Algériens à Guelma, ainsi que deux autres séminaristes, Martial Paoli et Yves Gremaud.
    A l’Ecole des Cadres de Salammbô, la préparation militaire fut rapidement organisée et tous les jeunes de dix-sept, dix-huit et dix-neuf ans furent pris en mains par deux militaires, du genre plutôt aimable, un adjudant chef et un adjudant, ainsi que deux civils, professeurs d’éducation physique mobilisés sur place. Nous nous étions retrouvés là, un bon nombre de copains qui nous connaissions déjà : Georges Mazué, Jacques Barré et moi du Kram, Jojo Germain, Dédé Guerra, Maxou Cerisola, Armand Sammut, Fanfan Kiel, René Malabave de la Goulette et d’autres d’un peu partout : Cirié et Gilbert Dupuy de Salammbô, Jacques Fermé de Douar-Chott, Bergeret, fils d’un général d’aviation, de Sidi-Bou-Saïd, Jacques Minvielle, le frère de Roger, de la Marsa, Libératore, du Bac, fils d’un ingénieur de la centrale électrique. Notre activité, une fois par semaine, consistait essentiellement à faire du « bagotage », ce qui voulait dire : marcher au pas avec ou sans arme, avec changements de direction et arrêts fréquents, à répondre correctement aux différents commandements, à apprendre le maniement d’armes, à nous entraîner à démonter et à remonter le fusil Lebel, vestige de la première guerre mondiale, en un temps record, en en mémorisant le nom de toutes les pièces, à faire des exercices de tir, de l’éducation physique et, sur la fin, à nous exercer un peu à la conduite de poids lourd. Le champ de tir se trouvait à l’Aéroport, près de la base d’hydravions ; nous nous y rendions, en faisant « l’école de combat », c’est-à-dire en courant, en rampant, en sautant, en nous couchant, selon les commandements reçus, à travers des vignes situées derrière les gares de Salammbô et du Kram ; chaque fois que nous recevions l’ordre de nous coucher et de ramper, nous profitions de l’occasion pour nous gaver gloutonnement de raisin ; de ce temps-là, je fus dégoûté du raisin pour de longues années. Nous pensions tous que notre préparation militaire n’allait pas durer bien longtemps et que nous ne tarderions pas à être appelés sous les drapeaux ; en fait, seule la classe 44 à laquelle appartenaient Jacques Barré, Bergeret, Cirié, Gilbert Dupuy fut rapidement mobilisée ; l’appel de la classe 45, celle de Georges Mazué, de Fanfan Kiel et de Jacques Minvielle, entre autres n’intervint qu’une dizaine de mois plus tard, quant à la classe 46, la mienne, contrairement à toute attente, elle fut épargnée et ne prit l’uniforme militaire qu’après la guerre.
    Parallèlement, je poursuivais toujours mon activité à la tête des Cœurs Vaillants et je n’avais nullement abandonné l’idée d’envoyer ces enfants pour une dizaine de jours à la montagne. Je savais que personnellement je ne pourrais pas y aller, aussi je m’adjoignis comme dirigeant Dédé Guerra qui emmènerait tout le groupe à Aïn-Draham, dès que j’aurais trouvé le moyen de financer « l’expédition ». J’avais pour condisciple un excellent camarade, lui-même scout de France, toujours souriant, d’une amabilité extrême, demeurant à Amilcar ; il s’appelait Xavier Albertini (5) ; son père, un entrepreneur de travaux publics, catholique très pratiquant, venait souvent, le dimanche, à la messe à l’église du Kram. Je parlai, un jour, de mes projets à mon ami qui me conseilla d’aller voir son père. C’est ce que je fis. M. Albertini, prévenu de ma visite par son fils, savait à quoi s’en tenir quant à mes intentions. Il fut véritablement ma bouée de sauvetage. « Vous réaliserez votre projet, me dit-il ; réunissez tout ce que vous pouvez trouver et je m’engage à vous verser ce qui vous manquera, quel qu’en soit le montant, pour financer votre camp. » Je ne savais comment remercier mon hôte tant sa proposition était inattendue. Bien sûr, je balbutiai quelques mots de remerciements et fus sauvé de cette situation, qui m’embarrassait plus que je ne l’aurais cru, par l’arrivée de mon ami qui m’entraîna avec lui.
    L’année scolaire tirait à sa fin. C’était un moment d’expectative pour tous : pour les uns les résultats du bac, pour les autres, l’annonce du redoublement ou du passage dans la classe supérieure. Georges Mazué, candidat malchanceux à la première partie du baccalauréat, allait devoir se représenter à la session de septembre, ce qui ne pouvait que gâcher sa saison estivale ; moi j’étais admis en première, mais j’avais perdu mon compagnon de tous les jours, Raymond Escourrou, qui s’était engagé dans les F.F.L. aussitôt après la libération de la Tunisie.
    Pour essayer d’améliorer la situation de notre trésorerie avant d’avoir recours à notre « bienfaiteur », nous eûmes l’idée, Dédé Guerra et moi, de donner une séance récréative avec nos Cœurs Vaillants, dans la salle d’œuvres, jouxtant l’église du Kram. Nous mîmes sur pied quelques sketchs et répétâmes quelques chants ; le tout fut présenté au public au cours d’un feu de camp factice organisé sur la scène de la salle d’œuvres. Un excellent animateur, sollicité par l’abbé Patti, nous prêta volontiers son concours ; il s’agissait de M. Balma, gérant du Café de Paris, qui avait deux fils ; l’aîné, Georges, était éclaireur marin avec mes amis Roger Minvielle et Jean Thomas, qui avait été mon condisciple à l’école primaire mixte de Salammbô. La fête ainsi organisée nous rapporta une somme appréciable surtout grâce à la vente d’enveloppes surprises et à une vente aux enchères menée de main de maître par M. Balma. Malgré cela, comme prévu, nous dûmes faire largement appel à la générosité de M. Albertini pour arriver à nos fins. Tous nos Cœurs Vaillants purent ainsi être équipés de shorts marron et de chemisettes bleues ciel ; l’enthousiasme, dans la perspective de ce camp de montagne, était général quand, un soir, une bien triste tragédie vint plonger toute notre communauté dans une profonde tristesse : quelques éclaireurs marins du Kram avaient décidé de faire une sortie en barque dans le golfe de Tunis ; il y avait là Roger Minvielle, Jean Thomas et Georges Balma ; ils furent surpris par un gros temps ; leur embarcation chavira au large et on ne les retrouva pas.
    En guise de préparation au camp d’ Aïn-Draham, je pensais qu’il serait bon d’emmener ces enfants dans une localité plus proche de chez eux pour une durée de trois jours. J’obtins des religieuses de Sidi-Driff l’autorisation d’établir un camp dans leur pinède ; je fus prévenu que nous n’y serions pas seuls, l’armée britannique en occupant déjà une bonne partie. Nous étions tous des novices n’ayant aucune expérience de la vie en plein air. Dédé et moi, emmenâmes donc tout le monde sur les hauteurs de Sidi-Driff où nous parvînmes, assez fatigués, après une marche d’environ six à sept kilomètres. Aussitôt arrivés, nous installâmes notre campement. Après un court repos, j’emmenai avec moi quatre jeunes pour aller nous approvisionner au marché de la Marsa, distant de deux kilomètres environ. Le repas de midi fut rapidement confectionné puisqu’il ne nécessitait aucune cuisson, étant essentiellement composé d’une copieuse salade « tunisienne » ; mais, le soir, lorsque nous entreprîmes de faire cuire une bonne soupe, nous nous trouvâmes confrontés à notre lamentable inexpérience : malgré nos efforts, alors que tous nos légumes avaient été épluchés en commun dans une ambiance joyeuse, nous ne parvînmes pas à allumer le feu de bois nécessaire à la cuisson de notre pitance ; un militaire passant par là, s’arrêta un moment; nos vaines tentatives le firent sourire. Dédé Guerra se débrouillait assez bien en anglais ; il put échanger avec lui quelques propos : l’homme qui était devant nous était un Irlandais et il était, de surcroît, le cuisinier du campement britannique ; il alluma notre feu de bois en un tournemain et s’éloigna aussitôt riant encore de notre impéritie. Nous mîmes sans plus tarder notre soupe à cuire. Quelques instants plus tard, notre Irlandais reparut avec une dizaine de boîtes de corned-beef ; au moment de dîner, nous proposâmes au militaire, qui accepta notre invitation, de partager notre repas ; cette soupe cuite au feu de bois ne nous sembla pas mauvaise du tout. J’invitai l’Irlandais à venir à la maison ; il n’y vint qu’une fois car son devoir de soldat l’appela vite vers d’autres cieux. A l’issue de ces trois jours les parents avaient été conviés à rejoindre leurs enfants dans la pinède pour leur permettre de se rendre un peu compte des conditions dans lesquelles leurs bambins allaient vivre pendant les dix jours qu’ils passeraient dans la forêt de chênes-lièges d’Aïn-Draham.
    Quelques jours plus tard, au cours d’une sortie de l’après-midi dans les ruines de la colline Byrsa, un Anglais solitaire, assis sur une muraille, semblait amusé par les évolutions des Cœurs Vaillants à travers les vestiges. Comme à Sidi-Driff, le contact fut rapidement établi : cet homme, nommé Alfred Bond, était infirmier au couvent des Sœurs Blanches, tout proche, réquisitionné et transformé momentanément en hôpital. Je l’invitai également à venir à la maison ; son séjour à Carthage ayant été d’assez longue durée, nous eûmes souvent l’occasion de le voir chez nous ; il s’y sentait chez lui et partageait très souvent nos repas ; il s’établit entre lui et nous une relation qui survécut à la guerre ; n’ayant jamais rompu le contact, il vint nous voir à Maisons-Laffitte après avoir accueilli chez lui ma fille Martine en compagnie de son cousin Patrick.
    En face de chez nous, habitait une famille des plus miséreuses : une vieille grand-mère, qui avait connu des jours meilleurs, vint habiter là, après avoir subi des revers de fortune, en compagnie de son fils, autrefois charpentier de marine et de sa fille, quelque peu bossue, tous deux âgés et célibataires ; elle avait, en outre, recueilli ses trois petits-enfants orphelins de père et de mère. Tout ce monde ne subsistait que grâce à l’aide de la Conférence de Saint Vincent de Paul, présidée par M. Collini et à la générosité d’une comtesse, la comtesse Raffo, qui leur rendait souvent visite et que la vieille dame avait connue autrefois, au temps où elle exerçait le métier de modiste. Mes parents apportèrent leur contribution à cette solidarité en ouvrant largement leur porte à l’un de ces trois orphelins prénommé Gino, âgé de huit ou neuf ans ; celui-ci allait et venait en toute liberté : il se sentait totalement chez lui, partageant la plupart du temps nos repas et passant parfois même la nuit sous notre toit.
    Excellent nageur, l’été, le petit Gino passait beaucoup de temps à la plage, tout heureux de nous en rapporter parfois des oursins qu’il avait pêchés pour l’apéritif. Un après-midi, il en revint en compagnie de trois aviateurs anglais, Tom, Jerry et Colin, tous trois photographes de la R.A.F., cantonnés au Petit Séminaire réquisitionné ; un courant de sympathie s’établit aussitôt entre ces trois jeunes militaires quelque peu espiègles, à l’esprit enjoué, ma famille et mes amis et ils reprirent souvent, par la suite, le chemin de la maison. Il y eut vraiment beaucoup d’animation, cet été-là, chez nous : les Anglais Alfred, Tom, Jerry, Colin et deux autres, René Atkins, alias M. René, et Fred Underwood, qui demanda un jour la main de Lucienne à mes parents, profitaient donc de la moindre occasion pour venir passer la journée ou simplement quelques heures en famille ; mais il y avait aussi un va-et-vient incessant de copains : Dédé Guerra, Riri Augugliaro, Armand Combres étaient des habitués de la maison ; ils s’annonçaient depuis la rue par un signal convenu, le sifflement du merle auquel, bien entendu, je faisais écho pour signifier que je les avais entendus. La maison de mes parents était, disait-on, la maison du Bon Dieu : on y était toujours le bienvenu et bien souvent l’un ou l’autre de mes camarades se joignait à nous pour partager en toute simplicité le repas familial avec nos amis anglais ; l’atmosphère y était joyeuse ; les repas pris dans le jardin, à l’ombre d’un grand figuier, étaient de véritables parties de plaisir ; une figue trop mûre tombée de l’arbre atterrit un jour sur la tête de Riri et l’éclaboussa, provoquant l’hilarité de la tablée.
    Un jour, d’un camion de la R.A.F., nos trois aviateurs lancèrent un paquet volumineux dans notre jardin par-dessus la grille de la clôture : c’était une grande bouée de survie qui pouvait contenir facilement quatre ou cinq personnes ; nos jeux, au cours de la baignade quotidienne, prirent dès lors une autre tournure : on se retrouvait à plusieurs autour de cette bouée partant à l’assaut de ses occupants, les éjectant par-dessus bord, essayant de faire chavirer l’esquif, y grimpant tant bien que mal, plongeant et riant aux éclats ; Blanche, la plus jeune sœur de Lolo, venue passer quelques jours à la mer, se joignit à notre groupe participant très activement à nos ébats aquatiques ; Cécile et Pierrette Joly, qui habitaient sur la plage même dans une grande villa réquisitionnée, venaient grossir nos rangs, dès qu’elles nous voyaient apparaître portant à deux l’engin gonflé et tout le monde se jetait à l’eau sans attendre.
    Une telle dépense d’énergie à la mer ne pouvait que nous prédisposer à faire une bonne sieste après le repas. En Tunisie, la sieste, souvent rendue nécessaire par la température extérieure, était à tel point ancrée dans les mœurs qu’un décret beylical l’instituait officiellement en interdisant tout bruit de treize à quinze heures tout comme la nuit à partir de vingt-deux heures ; mais, dès quinze heures on entendait dans les rues les marchands de frigolos glacés proposer leur marchandise. Vers seize heures, l’arroseuse municipale déversait sur l’asphalte brûlant des rues des tonnes d’eau qui s’élevaient aussitôt dans les airs sous forme de vapeur, rafraîchissant ainsi un peu l’atmosphère. C’était à partir de ce moment-là que les gens sortaient de chez eux pour aller flâner sur la plage ou bien déguster une brick à l’œuf au café du « Saf-saf » à la Marsa ou chez « Bichi » à la Goulette, en attendant le retour au canal des balancelles qui livreraient, dès leur amarrage, leur cargaison de poisson frais vendu sur place. Un peu plus tard, à l’heure de l’apéritif, les merguez, que des « rôtisseurs » faisaient griller sur des braises de charbon de bois aux terrasses de certains cafés très fréquentés, exhalaient une odeur caractéristique qui excitait à elle seule les appétits. « Le » merguez était la reine des « khémias » qui étaient servies avec l’anisette, accompagné, pour qui le souhaitait, d’une sauce froide persillée à l’harissa. La dégustation d’une anisette nous était aussi familière que l’est celle d’un pastis pour les Marseillais ; c’était, pour ainsi dire, notre apéritif « national » ; on demandait au garçon « une anisette » ou bien « une mousse anis », ce n’était qu’une question de dosage. Je dis bien « le » merguez, car cette saucisse, je ne sais sous quelle influence, a changé de genre en traversant la Méditerranée pour s’implanter en France. Dire, là-bas, « la » merguez aurait prêté à sourire à cause de la confusion que cela aurait créé avec « la mère Ghez », « Ghez » étant, en Tunisie, un nom assez répandu dans la population israélite. Les autres « khémias » proposées aux consommateurs pouvaient être des fèves bouillies au cumin, des tripes ou des escargots à la sauce tomate ou, plus fréquemment, du poulpe en salade.
    Le camp d’Aïn-Draham se déroula dans d’excellentes conditions sous la responsabilité de Dédé Guerra : tout se passa sans la moindre complication et les enfants revinrent tout à fait enchantés de ce séjour à la montagne, et de surcroît, en forêt. Mon « contrat » moral avec les Cœurs Vaillants était, de ce fait, en quelque sorte rempli.
    Quelque temps après leur incorporation au 3e R.T.A., Pierrot, Martial Paoli et Yves Gremaud avaient été affectés, sur leur demande, le deux juillet, au Bataillon de Choc, nouvellement créé par le commandant Gambiez; il y avait là également un Goulettois, Hubert Lamasa, dont la mère, repliée sur le Kram, tenait un dépôt de pains livrés par le boulanger de Carthage, M. Micale. Ce bataillon composé de cinq cents hommes tous volontaires, rigoureusement choisis entre mille deux cents candidats, était stationné à Staouéli, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest d’Alger, où notre bon curé, l’abbé Taulier, avait été trappiste autrefois. La nouvelle de ce changement d’affectation nous inquiéta ; pour rassurer mes parents Pierrot leur fit savoir d’abord qu’il était versé dans les bureaux, puis qu’il préparait un examen d’interprète franco-italien. Mais, je savais par Georges, qui venait me voir de temps en temps, tout occupé qu’il était à préparer son bac pour la session de septembre, qu’en fait Pierrot faisait du parachutisme. Je lui écrivis aussitôt une lettre par laquelle je lui faisais part de mon étonnement de n’en avoir rien su et de mon inquiétude. Je n’eus pas de réponse car quelques jours plus tard – nous étions au mois de septembre – pour notre plus grande joie, nous le vîmes arriver pour une permission de quinze jours ; nous étions fiers de lui et je le présentai à tous mes amis, garçons et filles, avec qui il sympathisa aussitôt ainsi qu’avec nos amis anglais qui continuaient à fréquenter la maison. Ce fut pendant ce séjour au Kram qu’eut lieu le débarquement en Corse au cours duquel le Bataillon de Choc à peine constitué avait fait ses premières armes ; en effet, ce fut le 13 septembre que le sous-marin « Casabianca » débarqua dans la baie d’Ajaccio cent neuf hommes du 1er Bataillon de Choc pour épauler les résistants corses et les unités italiennes passées au camp allié ; les Allemands étaient chassés de l’île une vingtaine de jours plus tard. Pierrot ne participa donc pas à cette opération ; en fait, je crois que sa section en avait été tenue à l’écart et qu’elle ne rejoignit la Corse, à Calvi, qu’en février 1 944, soit cinq mois plus tard, en vue de la préparation du débarquement à l’Ile d’Elbe (6) .
    Petit à petit, la plupart des Goulettois regagnèrent leurs domiciles; certains, comme les familles Joly et Germain, ayant choisi de prolonger leur séjour ou de s’installer définitivement au Kram. Le Père Consmans fut envoyé sous d’autres cieux exercer son ministère. Les effectifs des Cœurs Vaillants fondirent à vue d’œil, le gros de leur troupe étant constitué de jeunes Goulettois. Je pris donc la décision de dissoudre purement et simplement ce qui n’avait plus lieu d’être chez nous, puisque les Cœurs Vaillants avaient repris leurs activités sur la paroisse de la Goulette.
    II – LE BAC
    La rentrée des classes approchait. Georges Mazué, eut la malchance de subir un nouvel échec au baccalauréat. Nous nous retrouvâmes donc, Georges et moi, dans la même classe ; il devint mon nouveau compagnon de route en remplacement de Raymond Escourrou et nous fûmes inséparables. Nous avions, entre autres, pour condisciples, outre la plupart de ceux qui avaient été les miens en seconde, Jacques Minvielle, le frère de Roger, Fanfan Kiel et René Malhabave, également candidats malheureux au bac. Il faut dire que l’Université d’Alger était réputée pour être l’une des plus exigeantes de France et de Navarre. Tous ces copains étaient nés en 1 925, c’est-à-dire qu’ils étaient bons pour le prochain appel sous les drapeaux ; cet appel, René Malhabave ne l’attendit pas : il s’engagea dans la Marine Nationale, avant que sa classe ne fût appelée
    M. Leroy, professeur agrégé du lycée Carnot de Tunis, se vit confier la charge de nous enseigner le français, le latin et le grec ; ne souriant pas beaucoup, d’aspect un tantinet sévère, mais d’une grande compétence et d’une équité absolue, il savait intéresser sa classe. Je maintins le grec dans mes options de rentrée : on aurait toujours le temps de voir plus tard. L’enseignement de la physique et de la chimie devait nous être dispensé par un tout jeune professeur, Melle Valentini ; elle ne devait pas exercer depuis bien longtemps et avait un certain mal à s’imposer dans une classe où certains, à peine un peu plus jeunes qu’elle, savaient, sans se faire aucune illusion, qu’ils n’iraient pas jusqu’au bout de cette année scolaire ; ils s’attendaient, d’un moment à l’autre, à être appelés sous les drapeaux. La plupart des jeunes de la classe 45 souhaitaient même cet instant avec une certaine impatience, tant ils étaient désireux de mettre leur jeunesse au service de la Patrie et de participer eux aussi aux opérations dont la finalité était après tout la libération de la France et l’anéantissement des dictatures. Et puis, il faut reconnaître que les distractions commencèrent à manquer un peu après la fin de la saison estivale.
    Ivy, une jeune amie de la famille, habitant à Tunis, nous rendait visite de temps en temps. Elle s’était inscrite, cette année-là, dans une école de sténodactylo, l’école Frendo à Tunis, où elle avait sympathisé avec une de ses condisciples, prénommée Marie-Louise . Elle vint nous voir un jour au Kram en sa compagnie. C’était une brunette au physique très agréable à qui tout le monde fit un bon accueil ; toute de noir vêtue, elle portait le deuil de son frère, pilote de chasse, qui s’était fait descendre lors du récent débarquement en Corse. Je crois qu’elle apprécia la façon dont elle avait été reçue à un point tel que, par la suite, elle ne manqua pas une occasion de revenir à la maison en compagnie d’Ivy. J’avoue que très tôt je sentis naître en moi un sentiment nouveau : j’étais séduit par la beauté et le charme de cette jeune fille. Je pense qu’elle avait dû s’en apercevoir, ainsi que mon père, d’ailleurs, qui, très taquin, prenait plaisir à la chiner. Bien entendu, Georges, avec qui je passais le plus clair de mon temps, se trouvait à la maison à chacune des visites de nos amies. Ce fut à cette époque-là que l’on rouvrit le piano qui était resté fermé depuis le décès de notre chère Mimi ; mon père se remit à jouer pour nous son répertoire avec ses airs entraînants, et aussitôt, nous nous mettions à danser dans le séjour.
    Pendant la campagne de Tunisie, le T.G.M. étant au seul service des troupes d’occupation, notre abonnement scolaire pour nous rendre au lycée à Tunis avait été suspendu. Après la libération, il fut prorogé d’une durée égale au temps pendant lequel il avait été inutilisable. Georges et moi avions donc de nouveau la possibilité de voyager sans bourse délier alors même que nos études se poursuivaient non plus à Tunis, mais à Douar-Chott. Aussi, les distractions manquant totalement au Kram, nous avions pris l’habitude, deux ou trois fois par semaine, d’aller chez Ivy où sa mère, nous connaissant bien, était très heureuse de nous accueillir, ainsi rassurée quant aux bonnes fréquentations de sa fille. Bien entendu, Marie-Louise était là. L’après-midi se passait toujours de façon agréable : nous disputions une partie de belote avec le grand-père, puis nous dégustions… je ne me souviens plus si c’était un café ou un thé, enfin, immanquablement, au son du phonographe, nous esquissions quelques pas de danse. J’étais tout à fait novice dans cette activité: c’était ma tante Hélène qui s’était mis en tête de m’apprendre à danser et, par elle, en rentrant du lycée, malgré une claudication prononcée datant de son enfance, je fus initié aux pas de la mazurka, de la java, de la valse, du fox-trot et du tango. Longtemps, très longtemps, l’air d’un disque, pour avoir été très souvent entendu chez Ivy, trotta obstinément dans ma tête : c’était un tango intitulé « Good night, Vienna ! » Et un jour ce qui devait arriver arriva ; je dansais sur cet air avec Marie-Louise ; nos têtes se rapprochèrent, et sans aucune préméditation, je déposai un chaste et discret baiser sur la joue de celle que je tenais dans mes bras. Elle rougit et dirigea vers moi un regard doux qui en disait long sur la réciprocité de nos sentiments. J’étais tombé follement amoureux d’une fille à laquelle – du moins je le crus à ce moment-là – je n’étais pas du tout indifférent. Au moment de nous quitter, Ivy et Marie-Louise nous accompagnaient jusqu’à la gare du T.G.M., avenue Jules Ferry, où nous faisions quelques pas en attendant l’arrivée du train qui nous ramenait au Kram à une heure raisonnable, car il fallait cacher nos escapades aux parents de Georges.
    Fin novembre, on nous laissa entendre à la P.M. (Préparation Militaire) que la classe 45 serait probablement appelée sous les drapeaux dans les deux premiers mois de l’année prochaine. Je réalisai aussitôt que j’allais perdre bon nombre de compagnons dont mon meilleur ami, Georges. L’idée germa alors dans mon esprit de rejoindre l’armée, moi aussi, avant que ma classe, la classe 46, fût mobilisée à son tour. D’autres raisons étaient à l’origine de ma décision intime : il me serait pénible de rester les bras croisés à attendre alors que mon frère, d’une part, mes copains, d’autre part, allaient être pleinement engagés dans la guerre. Par ailleurs, l’enthousiasme propre aux jeunes de mon âge ne me faisait entrevoir que des avantages au devancement de l’appel : d’abord, je pourrais choisir mon arme préférée, l’armée de l’air ; cela, de surcroît, n’aurait su déplaire à Marie-Louise qui, en souvenir de son frère disparu, avait une prédilection pour les aviateurs ; ensuite, je pourrais même envisager de faire une carrière militaire. Je me résolus donc à faire part de mes cogitations à mon père, car étant encore mineur, il me fallait son autorisation pour m’engager. Ce fut bien plus facile que je ne l’aurais cru : il n’y eut pas, de sa part, de refus catégorique ; « Passe d’abord ton bac, me dit-il, et on en reparlera alors. » Je compris que si je décrochais mon bac à la fin de l’année, il ne s’opposerait pas à mon engagement ; il me fallait prendre patience jusque-là.
    En attendant le déroulement des événements, Georges et moi continuions à rendre visite à Ivy et à Marie-Louise. Bien entendu, je mis celle-ci au courant de mes projets ; elle n’essaya nullement de m’en dissuader. Petit à petit la machine se mettait en route ; début décembre, Georges passa devant le conseil de révision et fut reconnu apte pour le service armé ; vers la fin du même mois, les jeunes de la classe 45 furent convoqués sur les bords du lac Sedjoumi, aux environs de Tunis pour y subir les épreuves de la préparation militaire, examen qui était censé procurer certains avantages aux titulaires du diplôme lors de leur incorporation ; dans le même temps nous apprîmes par la presse que l’Université d’Alger allait organiser pour le mois de février une session spéciale du baccalauréat pour les futurs appelés de la classe 45 et les jeunes de la classe 46 qui envisageaient de s’engager dans l’armée pour la durée de la guerre. Je revins donc à l’assaut de mon père qui finit par accepter que je fasse acte de candidature au bac et me promit l’autorisation nécessaire à mon engagement en cas de succès. J’étais tout à fait confiant en mes possibilités : les programmes seraient forcément réduits puisque l’année scolaire allait être amputée de quatre mois ; les épreuves orales étaient supprimées ; l’écrit se limitait à une épreuve de français, une version latine, une version grecque, une épreuve de mathématiques comportant une question de cours notée sur huit et un problème de géométrie-algèbre noté sur douze et enfin une version de langue vivante ; l’épreuve de physique, de chimie « ou » de sciences naturelles ainsi que celle d’histoire « ou » de géographie étaient réservées aux candidats à la deuxième partie du bac ; pour moi, les seules épreuves qui revêtaient un caractère aléatoire étaient la version grecque et le français ; pour augmenter mes chances de succès, j’éliminai le grec et fis acte de candidature en série A’.
    L’examen eut lieu à Tunis dans les locaux du lycée de jeunes filles « Armand Fallières » le 25 février. Nous étions sept ou huit à venir de l’établissement de Douar-Chott, ce qui avait eu pour effet de dépeupler d’une façon importante la classe de première que nous fréquentions. Dès que nous eûmes connaissance des sujets de français, je pensai, un peu trop vite d’ailleurs, que l’affaire était dans le sac ; je choisis de traiter le sujet le plus banal qui fût : il s’agissait de définir l’école « classique » d’après ses caractères généraux. Je n’eus aucun mal à noircir du papier en débitant tous les lieux communs connus sur la question : l’inspiration gréco-latine, la règle des trois unités, le courage cornélien, l’amour racinien… en étayant le tout de quelques citations que je serais incapable de reproduire aujourd’hui. Quand nous eûmes entre les mains le texte de Cicéron que nous avions à traduire, je me dis que je m’étais réjoui un peu trop tôt ; pendant un bon moment, je séchai lamentablement ; j’étais au fond de la salle et Georges au premier rang ; de temps en temps il se tournait vers moi et je comprenais à son regard interrogateur qu’il voulait savoir si je m’en sortais ; je n’arrivais pas à trouver un sens cohérent à la première phrase, ce qui me bloqua pour la suite pendant trois bons quarts d’heures ; soudain, ce sens que je recherchais m’apparut comme une évidence et le reste de la traduction s’enchaîna sans difficulté majeure; Georges avait dû comprendre que j’étais sorti de l’impasse ; d’un hochement de tête, je lui signifiai que tout allait bien ; je remis ma copie sur le bureau du surveillant un quart d’heure avant l’expiration du temps réservé à l’épreuve et sortis de la salle. Il ne restait plus que deux épreuves, celle de mathématiques où l’on était assuré de décrocher au moins un huit pour peu que l’on connût son cours et celle d’italien qui ne m’inspirait aucune inquiétude. Pendant l’épreuve de mathématiques, l’un de nos condisciples que je ne nommerai pas, avec la complicité d’une élève du lycée à qui, par la fenêtre, il avait fait passer le sujet proposé, fut pris en flagrant délit de fraude à la réception de la solution, expulsé de la salle et interdit d’examen pour les sessions à venir.
    A midi, entre deux séries d’épreuves, nous étions allés déjeuner, en bande, dans un petit restaurant situé à une cinquantaine de mètres de la demeure de Marie-Louise, où l’on nous servit une bonne macaronade. Le soir, de retour à la maison, j’affichai un tel optimisme quant aux résultats de l’examen que mon père fut forcé de se faire à l’idée de l’autorisation qu’il allait être obligé de me donner. Nous nous étions entendus pour nous rendre en classe pour une dernière fois deux ou trois jours avant l’incorporation de la classe 45 ; j’avais décidé que pour moi aussi ce serait la dernière fois tant j’étais sûr d’avoir mon bac ; « Il est dans ma poche, avais-je dit à mon père. » Cependant, nous ne voulions pas que notre départ passât inaperçu.
    Nous avions imaginé de trouver un prétexte quelconque pour quitter la classe, l’un après l’autre, et de nous retrouver dans le parc d’où nous taquinerions notre jeune professeur. René Leprince, alias Pépin, donna le signal en demandant l’autorisation d’aller aux toilettes, environ un quart d’heure après le début du cours ; un peu plus tard, je me levai à mon tour pour demander la permission de sortir sans donner d’explication ; comme je m’y attendais, on me pria de fournir une raison ; « J’ai un rendez-vous urgent que j’avais oublié », dis-je ; je fus invité à attendre la fin du cours ; « C’est impossible, ajoutai-je, c’est vraiment urgent » ; sur ce, passant devant la jeune femme interdite par ce qui ressemblait quelque peu à de l’insolence, et provoquant le sourire amusé de mes condisciples qui n’étaient pas dans le coup et que mon audace avait forcément étonnés, je me dirigeai vers la porte et me rendis dans le parc où je retrouvai Pépin ; à quelques minutes d’intervalle, nous fûmes rejoints par les autres : Georges Mazué, Fanfan Kiel et Jacques Minvielle. Nous nous regroupâmes tous, sans nous faire voir et sans faire de bruit, sous la fenêtre de la salle où, malgré ces perturbations, le jeune professeur continuait son cours. Alors, en chœur, nous nous mîmes à fredonner, faiblement d’abord puis de plus en plus fort, l’air de Maurice Chevalier :  » Elle avait de tout petits petons, Valentine, Valentine … » Melle Valentini comprit à cet instant que c’était la façon, espiègle, je l’avoue, mais sans méchanceté, que nous avions choisie de lui dire adieu ainsi qu’à nos camarades.
    Les résultats du bac tardaient anormalement à être publiés. La classe 45 fut incorporée avant même qu’ils fussent connus. Je rencontrais souvent dans le T.G.M. un Tunisien qui venait de la Marsa ; nous faisions chaque fois un brin de causette ensemble ; il était employé à la Direction de l’Instruction Publique, au bureau du baccalauréat ; il me promit de m’avertir dès que l’information arriverait dans son bureau. Un jour, il m’annonça, en me priant de ne pas divulguer la nouvelle avant l’affichage officiel des résultats, que j’étais admis au baccalauréat et que nous n’étions que deux de Douar-Chott, mais il ne put me communiquer le nom du deuxième. Je me demandai alors si je pouvais me fier à cette information ; le lendemain, après vérification, il fut en mesure de me dire que Fanfan Kiel et moi étions les seuls admis de notre établissement ; il n’y avait alors pour moi plus aucun doute. J’allai informer les parents de Georges de ce que j’avais appris et je sus à ce moment-là que mon ami se trouvait au Maroc, à Port-Lyautey, devenu depuis l’indépendance Kenitra, au nord de Rabat. Quant à mon père, me faisant confiance, il me donna aussitôt, sans attendre l’affichage officiel des résultats, l’autorisation qui allait me permettre de m’engager.
    III – L’AVENTURE MILITAIRE
    L’annonce de mon prochain départ dans l’armée de l’air fut vite répandue parmi les jeunes de ma connaissance. Je rencontrai, un jour, au bureau de tabac, un jeune Goulettois dont la famille avait choisi de rester au Kram après la libération ; il s’appelait Jojo Germain ; il n’était pas particulièrement mon ami ; je le connaissais sans plus. Il me demanda confirmation de ce qu’il avait appris concernant mon projet d’engagement et m’informa que nous serions donc deux à partir car lui aussi voulait s’engager dans l’armée de l’air ; comme moi, il voulait également être pilote. Nous savions, à ce moment-là, que des jeunes étaient envoyés aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou au Canada pour y obtenir des brevets de navigants et nous espérions bien être de ceux-là. Nous nous mîmes d’accord pour aller passer la visite médicale ensemble à Tunis. Reconnus bons pour le service armé, nous nous donnâmes rendez-vous pour nous rendre au Belvédère, au Centre Mobilisateur de l’armée de l’air, signer notre pré-engagement. Là, le 3 mars 1 944, on nous donna notre feuille de route pour notre prochain départ à destination du centre d’engagement de Blida, en Algérie.
    Trois jours plus tard, Jojo et moi, nous nous retrouvâmes à Tunis, sur le quai de la gare de la C.F.T. (Chemins de Fer Tunisiens), accompagnés de quelques membres de nos familles, prêts à embarquer dans les « luxueux » wagons que la France mettait à la disposition de ses soldats, des fourgons à bestiaux qui portaient l’inscription « Huit chevaux – Quarante hommes ». Un oncle de Jojo qui, en fin de permission, rejoignait son unité en Algérie, était aussi du voyage. Nous nous réservâmes nos places sur le plancher de ce wagon où nous allions passer trois jours et trois nuits, à quarante, avant d’arriver au terme de notre « périple ». Le plancher, recouvert d’une mince couche de paille, nous laissait à penser que l’on nous prenait vraiment pour du bétail ; mais nous avions l’enthousiasme de la jeunesse ! Nous redescendîmes pour des embrassades et des adieux qui firent couler quelques larmes, et en attendant le départ qui n’allait plus tarder, nous regrimpâmes à bord de notre « Orient Express ». Le convoi s’ébranla enfin ; le cœur un peu serré, nous voyions nos êtres chers venus nous accompagner s’éloigner de nous peu à peu. Nous n’étions pas à bord d’un rapide et la lenteur du démarrage prolongeait péniblement des adieux et des gesticulations, de part et d’autre, aussi longtemps que l’on pouvait encore s’apercevoir.
    Le lendemain, en fin de matinée, nous eûmes le temps, à Constantine, de faire un tour en ville et d’aller voir le fameux « pont suspendu » qui enjambe les gorges du Rummel. Le surlendemain, nous traversâmes la plaine de Sétif recouverte de neige; ce fut pour moi, et pour beaucoup d’autres aussi, une découverte : nous n’avions jamais vu de neige ; en Tunisie, il ne neigeait que dans la partie nord-est du pays, en Kroumirie, dans la région d’Aïn-Draham et du Kef. Le train roulait à si faible allure que certains d’entre nous avaient le temps d’en descendre, soit pour satisfaire à un besoin urgent sur la neige immaculée, soit, tout simplement, pour confectionner des boules de neige dont ils se bombardaient avant de rejoindre, en courant un peu, le convoi qui, sans se presser, continuait son chemin. Le troisième jour, le 9 mars, nous arrivâmes enfin à Blida. On nous dirigea, en ville, vers le centre d’engagement où j’eus l’agréable surprise de rencontrer Fanfan Kiel qui y avait été affecté provisoirement après avoir été mobilisé dans l’Armée de l’Air. Il ignorait encore qu’il avait été admis au baccalauréat ; je lui appris donc que nous avions été les deux seuls à avoir tiré notre épingle du jeu. On nous équipa militairement ; il nous fallut, sur place, revêtir les uniformes bleus de l’Armée de l’Air française attribués au jugé ; ils étaient, bien évidemment, très mal ajustés et nous obligeaient à faire au dos de la veste un double pli retenu par le ceinturon pour en masquer l’ampleur excessive. C’est à Blida que nous signâmes notre engagement définitif. Munis de nos paquetages où nous avions fourré nos effets civils, nous prîmes place à bord de deux camions découverts qui nous transportèrent, non pas à la base aérienne de Blida, mais en pleine campagne, à Béni-Méred, à sept kilomètres de là, dans un vignoble, la ferme « Lalande », dont les locaux avaient été réquisitionnés.
    Notre cantonnement était situé à un ou deux kilomètres à peine du village ; la chambrée de la onzième section bis à laquelle j’appartenais était installée dans ce qui avait été une cave ; nous ne disposions pas d’eau courante : chaque semaine, nous recevions du village une tonne pleine de ce précieux liquide que nous réservions à une toilette quotidienne qui ne pouvait être que sommaire ; en guise de toilettes, nous ne disposions que de deux feuillées, improprement appelées ainsi car elles étaient à découvert, nullement masquées par quelque feuillage que ce fût ; creusées profondément à une vingtaine de mètres du cantonnement, elles étaient infestées par les mouches. Avec de telles conditions d’hygiène, les morpions ne tardèrent pas à faire leur apparition ; en deux mois, nous n’eûmes qu’une seule fois l’occasion de prendre une douche au village ; la nourriture laissait à désirer : le petit déjeuner était constitué d’un quart de soi-disant café, d’un morceau de pain rassis et de deux sardines à l’huile ; nous réservions toujours la moitié du pain et une sardine pour le cas où la « tambouille » du déjeuner n’aurait pas suffi à satisfaire nos appétits. C’était cela la C.I.D. (Compagnie d’Instruction Dépôt) encadrée par un lieutenant, qui la commandait et que nous ne vîmes pas plus de deux fois en deux mois, par l’adjudant Ramos, chargé de l’instruction, par un sergent-chef indigène et un caporal-chef, évadé de France, qui se prenait vraiment pour le grand chef. Au bout de quelque temps, cette C.I.D., compte tenu de la vie que nous y menions, nous l’avions rebaptisée « Compagnie d’Instruction Disciplinaire ». Je me souviens encore des deux premiers couplets de ce que nous chantions là-bas, sur l’air de « Lili Marlène », en allant au champ de tir :
    « A Béni-Méred, tout près de Blida,
    « Il est un’ caserne de jeunes soldats ;
    « Tous les matins, pas cadencé
    « Et des corvées à en crever.
    « C’est ça, la C.I.D. (bis)
    « Six heures du matin, au son du clairon,
    « Il faut se lever, sinon c’est la prison.
    « Faut balayer toute la chambrée,
    « Empaqueter tous ses effets.
    « C’est ça la C.I.D. (bis).
    Nous étions quatre Tunisiens, tous E.V.D.G. (Engagés Volontaires pour la Durée de la Guerre), Jojo Germain, moi, un certain François Maniacci (7), venant du Pont du Fahs et un quatrième, originaire de Sousse, dont je regrette d’avoir oublié le nom, qui, pour nous mettre un peu de baume au cœur, nous chantait parfois des airs de Charles Trénet non sans un certain talent. Nous nous entendions comme larrons en foire …
    J’arrête là l’évocation de mes souvenirs, pour résumer ce qui advint par la suite.
    Après trois mois de « classes » à Béni-Méred, je rejoignis le C.P.P.N.(8) à Casablanca. Six mois plus tard, j’embarquais à Mers-el-Kébir pour les U.S.A. J’y passai quatorze mois, aux C.F.P.N.A.(9) et j’en repartis, après avoir obtenu le brevet de navigateur-bombardier, pour rentrer au bercail, en Tunisie, via la France et l’Algérie. Rentré chez nous, je passai les épreuves de la 2ème partie du baccalauréat. J’entrai alors dans la vie active. Après un essai de huit mois à la direction des finances, où j’eus la grande surprise de me retrouver, comme contrôleur des impôts, dans le même bureau que mon ami Jules Istria, connu aux U.S.A. et venu de sa Corse natale, pour tenter sa chance en Tunisie, je choisis de rejoindre dans l’enseignement mon ami Georges Mazué. Cela me procura le bonheur de rencontrer la femme de ma vie, enseignante, elle aussi, que j’épousai quelques mois plus tard, le 19 avril 1949, pour être exact, et qui me donna trois beaux enfants. Cela dura jusqu’à ce que je fusse confronté à d’autres événements qui allaient bouleverser ma vie : après neuf ans passés dans le bled , assez peu rassurant en cette période plutôt agitée, l’indépendance de la Tunisie nous contraignit à choisir le départ pour assurer l’avenir de nos enfants. Une autre tranche de vie allait commencer de l’autre côté de la Méditerranée ; mais une partie de mon être restera à jamais rivée au pays qui a vu naître quatre générations de ma famille. ( FIN )
    1 – T. G. M. : (Tunis – Goulette – Marsa) train électrique desservant la banlieue Nord de Tunis
    2 – Claude Briançon mourut le 10 novembre 1988 à Toulon, où il exerçait les fonctions de procureur de la République
    3 – Mgr Collini, après avoir joui, depuis 1996, je crois, d’une paisible retraite dans les environs de Toulouse, dont il fut l’Archevêque, décéda en février 2004.
    4 – Mon ami Raymond ne revint pas de la guerre. Engagé dans la 2ème D.B., il sauta avec son char en Normandie..
    5 – Mon ami Xavier intégra une école d’ingénieurs à Paris après avoir fait ses études de Maths Spé au Lycée Carnot de Tunis. Il se tua accidentellement, en 1946, au cours d’une épreuve qui lui avait été imposée par les « anciens », à l’occasion du bizutage de rentrée.
    6 – Mon frère, Pierrot, fut tué au combat par les Allemands, le 17 juin 1944, au débarquement de l’Ile d’Elbe. Sa sépulture se trouve au cimetière militaire français de Rome
    7 – François MANIACCI s’est tué en service aérien commandé, ainsi que l’ensemble de l’équipage, à bord d’un B 26 « Marauder », qui s’est écrasé au sol le 18 octobre 1945, à Selfridge Field (Michigan). Sa tombe se trouve au cimetière d’Oakwood (Montgomery, Alabama) avec celles des 99 autres cadets morts aux U.S.A.
    8 – Centre de Préparation du Personnel Navigant
    9 – Centres de Formation du Personnel Navigant en Amérique
    Villa Roseraie Mary.
    Souvenirs en vrac de mon enfance à Salammbô.
    Un ou deux ans après la naissance de mon frère, Pierrot, mon père fit l’acquisition d’une villa à Salammbô, probablement grâce à sa part de l’héritage qu’il reçut de ses parents. Cette villa, située à proximité immédiate du parc Cirié, à l’angle de deux chemins de terre (actuelles rue Mathos et impasse Miscipa), fut baptisée par mon père « Villa Roseraie Mary » en l’honneur de sa fille aînée, Mary, qu’il aimait plus que tout et que l’on appelait affectueusement « Mimi ». C’est là que je naquis, et c’est là aussi que vinrent au monde mes deux plus jeunes sœurs Lucienne et Adrienne, alias Didou. Je me souviens de la naissance de Didou ; nous avions passé l’après-midi chez ma tante Christine, qui habitait également à Salammbô dans une somptueuse villa, rue Scipion (actuelle avenue Farhat Hached), la villa « Varese » ; le soir – il faisait nuit – on nous ramena à la maison et nous montrant la cheminée dans la chambre de mes parents, on nous dit: « Regardez ce que vous a apporté votre petite sœur en venant au monde ». Chacun de nous avait eu droit à un jouet.
    Je ne saurais dire à quel moment exactement ma grand-mère et la tante Hélène rejoignirent la famille, prises en charge, après la mort de mon grand-père, par mon père qui les hébergea définitivement sous son toit ; aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, elles ont toujours fait partie de la maisonnée. Ainsi les deux femmes se trouvaient à l’abri des soucis matériels tout en soulageant ma mère dans ses tâches ménagères. Après la naissance de mes deux plus jeunes sœurs, nous formions une famille de neuf personnes : mon père, ma mère, ma grand-mère, ma tante Hélène et les cinq enfants ; neuf personnes, c’étaient donc neuf couverts à mettre à table, neuf personnes dont il fallait assurer la subsistance ; sachant qu’il n’y avait alors ni allocations familiales, ni sécurité sociale, on peut imaginer ce que cela a pu représenter de courage, de mérite et de soucis pour mon père. Il était d’une nature généreuse : « Oublie le bien que tu fais, nous disait-il, mais souviens-toi du mal que tu causes. »
    C’était fête pour nous, lorsque nous allions à Tunis avec ma mère pour faire des emplettes. Mon père, se rendant en ville pour son travail, ne nous emmenait jamais avec lui. Une seule fois, cependant, j’eus, un après-midi, le privilège de l’accompagner. Je devais avoir dans les six ans. « Viens avec moi à Tunis, m’avait-il dit à mon plus grand étonnement ; nous allons acheter une sorbetière pour faire des glaces à la maison. » J’étais heureux et fier d’aller prendre le train avec lui et de l’accompagner à Tunis. Après notre achat, nous passâmes par son bureau, situé à l’époque rue Es-Sadikia, près de la Résidence générale ; nous y retrouvâmes mon parrain. Par la suite, je me suis souvent demandé si je ne devais pas mon privilège à un souhait qu’aurait pu exprimer mon parrain de revoir son filleul.
    Je ne me souviens pas d’avoir vu, une seule fois, mon père porter la main sur un seul de ses enfants ; nous étions tout pour lui et nous ne lui ménagions pas notre affection : nous guettions souvent sa descente du train d’une tonnelle située dans un angle de notre jardin d’où l’on apercevait la gare au-delà d’un grand terrain vague et, lorsqu’il approchait de la villa, nous courions vers lui pour l’embrasser. Cependant à cette affection se mêlait une certaine crainte, celle de voir notre père exercer à notre égard une sévérité purement imaginaire, savamment entretenue par ma mère : en effet, quoiqu’elle n’hésitât pas, de temps en temps, à nous administrer de petites fessées méritées, elle employait parfois, comme argument suprême pour ramener le récalcitrant – c’était souvent moi – à la raison, la menace de tout révéler à mon père dès son retour ; bien entendu, tout rentrant dans l’ordre généralement aussitôt, elle n’en faisait rien.
    Une seule fois, je vis mon père « sur le point » d’administrer une correction à l’un d’entre nous ; le coupable, c’était moi ; alors que, dans la cuisine, accroupi, il s’affairait autour de la sorbetière que nous avions achetée ensemble, la remplissant de morceaux de glace et de gros sel, je ne cessais de taquiner mon entourage, ne tenant aucun compte des remontrances qui m’étaient faites. Je vis alors mon père se relever d’un bond, levant sur moi une main menaçante ; puis, se ravisant, il me saisit par les deux bras et me souleva de terre en me prévenant de ce qui allait m’arriver si je n’obéissais pas. C’était une première qui étonna tout le monde, moi le premier, et qui me calma illico.
    Le souvenir que j’ai de ce temps-là est un souvenir heureux. Mon père était un bon vivant ; il avait le sens de la fête ; il aimait recevoir chez lui parents et amis sous différents prétextes : l’anniversaire de l’un, le baptême d’un autre, les communions, les confirmations… étaient autant d’occasions de faire la fête, de danser, de passer d’agréables moments aux sons du phonographe à manivelle, ou sur les mesures qu’il pianotait d’oreille ; il n’avait jamais appris la musique ; toutes ces danses, valses, fox-trot, one-step, polkas, mazurkas… qui faisaient évoluer les danseurs sur la grande véranda de la villa, c’était ma mère, musicienne, elle, qui lui avait appris à les jouer. Il était ainsi capable de rester des heures au piano pour le plaisir de ses invités. Il était lui-même excellent valseur et n’avait pas son pareil pour diriger un quadrille et, d’une façon générale, pour animer ces « surprises-parties » que l’on n’appelait pas encore ainsi.
    De temps en temps, il nous offrait une séance de cinéma à domicile; il avait un appareil de projection « Pathé baby » à manivelle ; un drap de lit blanc tendu sur un mur de la salle à manger tenait lieu d’écran ; le projecteur posé sur une sellette était placé presque dans le couloir, le plus loin possible, pour avoir une image assez grande. Nous avions souvent vu et revu les mêmes films, mais c’était toujours avec un plaisir renouvelé, comme si nous les découvrions à chaque projection pour la première fois. La cinémathèque de mon père se composait essentiellement de plusieurs bandes des acteurs comiques Charlot et Harold Lloyd, de dessins animés de « Félix le chat » et de trois « longs métrages », « Pêcheur d’Islande », adaptation cinématographique de l’œuvre de Pierre Loti, la vie de Henri IV et « La vie et la passion de Jésus-Christ ». Comme il s’agissait de bobines de dix ou de vingt mètres, les séances étaient entrecoupées de plusieurs interruptions dues aux changements de bobines. Plus tard, lorsque ma tante Christine quitta la Tunisie, elle avait donné à mes parents un certain nombre d’objets qui l’auraient encombrée, notamment un fusil de chasse de son fils, une sorte de grand brasero en cuivre de style oriental, une bicyclette de course blanche de marque « Blanche Hermine » et un appareil de projection « Pathé baby » ; mais celui-ci avait un moteur et recevait des bobines de cent mètres ; quand nous fûmes un peu plus âgés, Pierrot, mon frère, avait converti, par collage des différents films, toutes les bobines des longs métrages en bobines de cent mètres.
    Un jour, mon père acheta deux poupées de grande taille, de quatre-vingts centimètres environ ; l’une d’elles était destinée à la fille du docteur Lellouche, un ami de la famille qui m’aida à venir au monde ainsi que mes sœurs Lucienne et Didou et qui n’acceptait jamais d’honoraires de mes parents Il n’y avait que deux autres praticiens en banlieue, avant la guerre, l’un installé à la Goulette, comme notre médecin, l’autre, à la Marsa. Le docteur Lellouche, médecin du bey, était le plus sollicité ; il sillonnait à longueur de journée, toute la banlieue de la Goulette à la Marsa pour ses visites à domicile. Il était encore célibataire qu’il fréquentait déjà mes parents. Je me souviens parfaitement d’un dimanche de ce temps-là où il interrompit sa tournée de visites pour participer un court moment à une course de chevaux chez nous : il s’agissait d’un jeu familial qui passionnait grands et petits ; bien entendu, on ne misait qu’avec des jetons et chacun encourageait son cheval avec ardeur .
    L’autre poupée était pour Mimi, ma sœur aînée. Mon père imagina alors d’organiser un simulacre de baptême au cours duquel la poupée reçut le prénom de « Camille » et de donner à cette occasion une réception à laquelle parents et amis furent conviés sur carte d’invitation ; il officia même pour la circonstance, prenant une chéchia comme barrette et le tapis qui recouvrait les touches du piano en guise d’étole.
    Les réceptions qui étaient données dans le jardin à l’occasion des confirmations restent à jamais gravées dans ma mémoire. Je revois la grande table posée sur des tréteaux et nappée de blanc, parsemée de fleurs du jardin, sous une grande bâche fixée aux montants d’une tonnelle toute en longueur ; je revois la pièce montée qui trônait au milieu des coupes de champagne ; je revois les convives que l’accueil chaleureux de mes parents, la bonne chère et les libations égayaient.
    L’aménagement et l’entretien du jardin étaient le passe-temps favori de mon père; à deux occasions, il fut récompensé par la Chambre d’Agriculture de Tunis ; il reçut une première médaille pour l’ensemble du jardin ; plus tard, on lui décerna une seconde médaille pour la beauté et la dimension de ses dahlias, plus grands qu’une assiette. Tôt le matin et dans la soirée l’air était embaumé par toutes sortes de parfums de fleurs qui se mêlaient : roses, jasmins, freesias, violettes… ; celles-ci poussaient en bordure de toutes les plates-bandes ; mon frère et moi aimions aider mon père dans ses travaux de jardinage : nous ratissions les allées, nous dédoublions les plants de violettes, nous tendions un cordeau pour réaligner les carreaux de terre cuite vernissés de couleur verte qui délimitaient les plates-bandes, nous creusions des cuvettes autour des troncs d’arbres et nous y déversions ensuite un certain nombre d’arrosoirs d’eau puisée dans le bassin situé au milieu du jardin… Je passais de longs moments près de ce bassin de forme circulaire ayant un jet en son centre et entouré de papyrus ; je contemplais sans me lasser le vol des guêpes et celui très caractéristique des libellules presque à fleur d’eau, j’observais les évolutions des poissons rouges que je m’exerçais à pêcher à l’aide d’une ligne rudimentaire de ma fabrication : une simple épingle à tête recourbée et fixée au bout d’un fil blanc attaché à un roseau avec un flotteur qui n’était rien d’autre qu’un bouchon de liège ; il m’arrivait de temps en temps de sortir de l’eau un poisson tout frétillant que je rejetais immédiatement dans son élément.
    Mon parrain avait fait l’acquisition d’un terrain vague qui jouxtait notre villa. N’en ayant pas l’utilisation, il le laissa à l’entière disposition de mon père qui ouvrit alors une brèche dans le mur de séparation pour qu’il communiquât avec notre jardin. C’est là que mon père avait fait son potager, réservant notre jardin à la culture des fleurs, sa passion, d’un peu de vigne et de quelques arbres fruitiers, essentiellement des pêchers, deux pruniers et des cognassiers. Sur ce terrain, il fit également construire un immense poulailler qui abritait poules et canards, tandis que dans un autre poulailler, dans le jardin de la villa, évoluaient des pigeons de Kairouan, une poule faisane et un magnifique faisan au plumage multicolore que les rares passants admiraient. Pierrot et moi avions chacun notre jardin particulier ; en effet, mon père nous avait attribué un lopin de terre ; nous l’avions clôturé avec des roseaux et de la ficelle et nous avions même ménagé une entrée qui était fermée par une porte de notre fabrication ; nous étions libres de l’agencer à notre guise ; je reconnais volontiers que Pierrot se montrait plus patient et persévérant que moi.
    Tout au fond se dressait un ricin immense, du moins est-ce ainsi que je le voyais avec mes yeux d’enfant. Cet arbre nous dispensait une ombre généreuse qui nous permettait d’organiser, à l’abri des rayons ardents du soleil, toutes sortes de jeux entre frères et sœurs ou, assez souvent, avec nos voisins et amis, Paul et Marcelle Gantner, dont le père était professeur de mathématiques au lycée Carnot de Tunis ; nous passions beaucoup de temps ensemble ; en rentrant de l’école, nous avions presque invariablement le même goûter : pour nous c’était une tranche de pain tartinée de confiture de coings que faisait ma grand-mère avec les fruits du jardin, pour eux c’était une tartine de pain beurrée avec de la crème de marrons ; pour varier un peu, il nous arrivait d’échanger nos goûters. Nous n’avions guère besoin de jouets sophistiqués pour nous amuser pleinement ; nous jouions au « docteur », au « papa et à la maman » avec les poupées de mes sœurs, au restaurateur, au cirque… . Une année, à Noël, Pierrot avait eu une panoplie de chef de gare, et moi, celle de poinçonneur de tickets ; ce fut un prétexte pour jouer « au train », quelques chaises de jardin alignées tenant lieu de wagons du T.G.M. ; pour m’identifier à un laitier, il n’y avait rien de plus simple : la brouette du jardin devenait ma carriole ; elle était tirée par un cheval, en l’occurrence un arrosoir placé entre les deux brancards ; le lait que je livrais à mes frère et sœurs, je le fabriquais en raclant les pierres calcaires du mur et j’obtenais ainsi une sorte de poudre qui, délayée dans de l’eau, donnait un liquide blanchâtre. Nous habitions un peu à l’écart de toute circulation ; aussi nous pouvions sans aucun danger sortir du jardin pour jouer devant la villa ; c’était ce que nous faisions parfois le soir et nos parties de marelle, à la lueur d’un réverbère qui éclairait par moments un vol désordonné de chauves-souris, nous ravissaient.
    J’étais attiré par tous les métiers dont l’exercice nécessitait une voiture à cheval ; ainsi, lorsqu’on me demandait quel était le métier que j’aimerais exercer plus tard, j’avais l’embarras du choix : marchand de légumes, marchand « d’huile, de savon et de pétrole », laitier, marchand de glace alimentaire et même éboueur, car tous ces gens passaient chez nous dans leurs tournées et souvent, à l’exception de l’éboueur, me faisaient grimper dans leurs carrioles. Pour assouvir ma passion, mon père eut un jour l’idée de m’offrir un âne en chair et en os. On peut facilement imaginer quelle fut ma joie : elle fut grande mais de courte durée ; on m’aida à grimper sur le dos de l’animal, ce que ce dernier ne sembla pas apprécier : d’une ruade il m’envoya dans le décor. Dès le lendemain, l’âne disparut de chez nous et je n’en fus nullement contrarié. J’allais oublier de citer le boulanger de Carthage, M. Micale, qui nous livrait chaque jour le pain à domicile ; lorsque, habitant plus tard au Kram, je le rencontrais sur le chemin de l’école, il me donnait un petit pain pour mon goûter, et, chaque année pour l’épiphanie, il offrait à ses clients la couronne briochée des rois.
    J’étais également séduit par le piano mécanique qui s’arrêtait devant notre villa le temps de me laisser tourner la manivelle pour deux ou trois airs. Je me souviens également de deux autres « attractions », mais celles-là étaient plus rares : le montreur de singe, qui faisait exécuter toutes sortes de sauts plus ou moins grotesques à son « macaque » ; à la fin de la démonstration, celui-ci, bien dressé, répondait très docilement à l’ordre de son maître de « faire le mort », en se couchant, inerte, sur le dos, puis se relevait d’un bond et saisissant la sébile qui lui était tendue, il la présentait aux spectateurs. La « Bou-Saadia », autre attraction ambulante, était pour moi, enfant, la représentation du diable, tel que je pouvais l’imaginer à cet âge-là ; tous les enfants avaient peur de ce personnage et je crois bien que c’était là le but recherché ; c’était généralement un vieillard de race noire, vêtu d’un accoutrement bizarre fait d’une jupette en paille qu’il portait par-dessus son « sarouel » ; une sorte de couronne ceignait son crâne de divers coquillages et à son cou pendait un collier constitué de crocs de bonne taille ; sa ceinture et ses bracelets servaient de supports à une multitude de petits plateaux métalliques qui, s’entrechoquant, résonnaient à chacun de ses mouvements ; sautillant et virevoltant, il exécutait autour de nous une sorte de danse rituelle, ressemblant un peu à la danse du scalp que je découvris plus tard au cinéma ; de temps en temps, il s’approchait subitement de nous, provoquant notre recul instantané ; nous étions plus rassurés quand il tendait sa sébile, car nous savions qu’il allait s’éloigner de nous.
    Je m’amusais à imiter les « cris » par lesquels la plupart des commerçants ambulants s’annonçaient ; j’avais cependant une prédilection pour celui du livreur de glace alimentaire car il me permettait de m’amuser aux dépens de notre voisine, Melle Constantin ; il faut croire que le « la glaaaace! » que je lançais à tue-tête devait être assez bien imité pour qu’elle pût s’y méprendre, sortant chaque fois, en vain, de chez elle avec un torchon pour envelopper le morceau de glace qu’elle destinait à sa glacière.
    Ma mère nous avait confectionné, à Pierrot et à moi, un tablier et une toque de cuisinier. A tour de rôle, parfois, nous décidions de ne pas prendre notre repas avec la famille : nous revêtions alors notre accoutrement et, une serviette sur le bras, nous assurions le service ; à la fin du repas nous faisions la quête pour recevoir notre « salaire » ; et, dans l’après-midi, après la sieste obligatoire, nous guettions le passage du marchand de glaces qui s’annonçait à l’aide d’une corne et nous échangions notre maigre pécule contre une portion de glace parfumée à la fraise, à la vanille ou à la pistache prise entre deux gaufrettes rondes ou rectangulaires.
    Chacun de nous avait son album d’images Nestlé que nous trouvions dans les tablettes de chocolat. Cela nous ouvrait une fenêtre sur le monde, mais nous ne réussîmes jamais à terminer une collection pour pouvoir prétendre à l’attribution d’un prix. Plus tard, quand j’étais au cours moyen deuxième année, je fis, comme la plupart de mes condisciples garçons, la collection des « caramels sport »: c’étaient des vignettes rondes, cachées sous des caramels enveloppés, qui représentaient les effigies des coureurs du tour de France et que l’on collait sur un carton imprimé ; il y avait une ligne pour chaque équipe ; une ligne remplie donnait droit à un ballon de football et le carton entier était récompensé par un vélo de course ; malgré les échanges qui se faisaient entre collectionneurs, je n’ai jamais réussi à remplir ne serait-ce qu’une ligne, car il y avait toujours des vignettes rarissimes et quasiment introuvables.
    A part la famille Gantner, nous avions également comme voisins la famille Cintas, la famille Gasq et la famille Baudet. Monsieur et madame Cintas étaient un jeune couple ; âgés l’un et l’autre de vingt-sept ans, ils habitaient à une centaine de mètres de chez nous, sur les hauteurs, et avaient une fillette adorable prénommée Marie-Claire, âgée de trois ans, un peu plus jeune que Didou qu’ils considéraient un peu comme la jumelle de leur fille : ils leur offraient, par exemple, les mêmes cadeaux et les inscrivirent toutes les deux à un « concours de beauté » qui avait été organisé au « Petit mousse » à Amilcar. M. Pierre Cintas était inspecteur des douanes ; féru d’antiquités, il passait ses loisirs à participer aux fouilles. Plus tard, il dirigea à Tunis le service des Antiquités et devint un grand ami de Monsieur Lucien Paye, alors directeur de l’Instruction Publique, qui, dans le gouvernement Pompidou, je crois, se vit attribuer le portefeuille de l’Education Nationale. Bien souvent, les soirs d’été, M. et Mme Cintas aimaient descendre à la villa pour « prendre le frais » sur notre véranda ; « Racontez-nous une de vos histoires, M. Xuéref », réclamaient-ils une fois bien installés ; ils ne se lassaient jamais d’entendre mon père, qui était excellent dans cet exercice, leur débiter des contes arabes inédits du genre « Mille et une nuits » ; ces contes, mon père les avait retenus des soirées qu’il avait passées, étant enfant puis adolescent, à la cour beylicale.
    En face de chez nous, au-delà d’un terrain vague, habitaient les familles Gasq et Baudet. M. et Mme Gasq étaient des colons qui s’étaient retirés à Salammbô ; on apercevait parfois M. Gasq dans sa petite vigne d’un demi-hectare environ qu’il possédait en face de chez lui, mais je ne me souviens pas d’avoir vu, ne serait-ce qu’une fois, Mme Gasq ; j’avais connu le plus jeune des fils, Lucien, que nous appelions Lulu. Il vivait avec ses parents à Salammbô, tandis que les autres frères exploitaient la propriété familiale du côté de Béja, si mes souvenirs sont exacts. Le père Gasq se refusait, disait-on, à accorder la main de sa fille unique, Marie, à quiconque n’était pas colon comme lui. Or, il arriva que cette jeune fille s’enticha de quelqu’un qui ne l’était pas. Celui-ci, militaire de carrière, était le fils d’une cousine germaine de ma grand-mère maternelle. Ils étaient deux frères, l’un était administrateur de colonie en Indochine, l’autre, Christian Guillaume, officier de marine à l’origine, était passé dans l’aviation et avait eu son brevet de pilote. Je me souviens de ses récits du tour du monde qu’il avait fait quand il était marin ; nous l’écoutions bouche bée comme plongés dans un rêve. De temps en temps, nous entendions un bruit de moteur d’avion plus fort que d’habitude : c’était Christian qui, pour épater sa dulcinée et la saluer, faisait un passage à faible altitude. L’obstination du père Gasq l’amena à démissionner de l’armée et à prendre une propriété en location pour pouvoir convoler en justes noces avec sa bien-aimée
    Plus tard – je devais avoir dans les quatre ans – il m’invita avec ma tante Hélène à aller passer quelques jours à la ferme. Celle-ci était également dans la région de Béja, à une centaine de kilomètres de Tunis, et je me revois dans une grande voiture décapotable noire pour un voyage qui me paraissait interminable à une vitesse qui, je le suppose, ne devait pas dépasser à l’époque les soixante kilomètres à l’heure. Deux faits relatifs à ce séjour me sont restés en mémoire. Un jour, je pénétrai dans un grand poulailler qui abritait également un pigeonnier et je me mis en devoir de casser consciencieusement tous les œufs que je trouvais dans la paille sans voir à cela le moindre mal ; la découverte de ce « désastre », comme on peut l’imaginer, ne fut pas du goût de nos hôtes. Une autre fois, Christian m’emmena sur son cheval dans une de ses randonnées comme il aimait le faire, me présentant aux connaissances qu’il rencontrait comme étant son neveu ; ce jour-là, il avait les intestins quelque peu dérangés et fut contraint de descendre de sa monture pour satisfaire à un besoin pressant, me laissant sur l’animal ; je profitai de l’occasion pour faire avancer le cheval en le sollicitant de mes talons ; je revois nettement la scène qui s’ensuivit : Christian, sans prendre le temps de remonter ses bretelles, retenant son pantalon des deux mains, courant après son cheval afin de mettre fin à notre courte escapade. Je revis Christian Guillaume, pour la dernière fois, à la libération de la Tunisie, aux obsèques de sa tante ; il avait repris du service dans la Marine Nationale et s’était vu confier le commandement du port de la Goulette.
    Jouxtant la villa de M. Gasq, un grand jardin et une vaste demeure appartenaient à une famille de colons de la même région, la famille Baudet. C’étaient des Bretons qui ne résidaient à Salammbô que pendant la saison estivale ; leur domestique était toujours vêtue de noir et portait le bigouden. Ils avaient recueilli chez eux un oncle de Mme Baudet, ecclésiastique d’un âge avancé, l’abbé Botrel; je devrais dire « Monseigneur Botrel » car en visitant, en 1999 le cimetière de Carthage « Damous el Karita » espérant y trouver la tombe de mes grands-parents paternels, je découvris celle de l’abbé avec une plaque indiquant son titre de chanoine et ses fonctions de professeur de théologie, je crois, au séminaire de Rouen ; c’était, disait-on, un parent du barde breton, Théodore Botrel, le compositeur de la « Paimpolaise ». Cette paimpolaise, que de fois ne l’ai-je pas chantée avec Mimi qui jouait l’air au piano !
    Elle était de ces chants qui nous faisaient rêver d’une France que nous ne connaissions pas. Nous devions nous contenter d’imaginer « ce beau pays » à travers d’autres chansons comme « Le chant des montagnards », « J’aime revoir ma Normandie », « O Magali », « Se canto », … ou par ce que nous en disaient nos camarades, fils et filles de fonctionnaires ou de militaires à leur retour, tous les deux ans, des vacances qu’ils venaient de passer en métropole, ou bien encore par ce que nous en apprenions dans nos livres scolaires.
    En ce qui nous concernait, les vacances d’été nous les passions à Salammbô mais elles n’en étaient pas moins heureuses pour autant. Des cinq enfants, j’avais d’ailleurs été le seul à n’avoir jamais quitté la Tunisie avant l’âge de dix-huit ans ; j’en ai longtemps éprouvé un certain dépit, mais je n’ai jamais ressenti de véritable jalousie, car on me donnait toujours de bonnes excuses pour expliquer mon « exclusion » : Mimi seule était invitée par la tante Christine, ou bien c’était pour les guérir de leur paludisme que ma mère emmenait mon frère et mes jeunes sœurs de l’autre côté de la Méditerranée, ou bien Pierrot partait en colonie de vacances parce que le séjour lui était offert… et on me consolait en m’assurant que mon tour viendrait une autre fois, que j’aurais ma revanche. J’eus effectivement ma revanche plus tard, mais elle ne me fut pas offerte par ma famille; c’est l’armée qui me l’a offerte, par la force des circonstances, lorsque je m’engageai à l’âge de dix-huit ans.
    Pour en revenir aux vacances d’été à Salammbô, tous les jours nous allions à la plage, souvent même deux fois par jour ; mon père avait fait construire une cabine de bains en bois à une vingtaine de mètres de la mer ; il y avait deux rangées de cabines le long de la plage ; la nôtre, située tout près du Miramar et de la plage militaire, et la plupart des autres furent plus tard détruites et emportées en pièces détachées sur les flots par le seul cyclone, de mémoire d’homme, qu’ait connu la Tunisie ; c’était en 1930, j’avais alors quatre ans. C’était toujours ma tante Hélène qui nous emmenait à la plage lorsque nous étions trop petits pour y aller seuls Pierrot et moi. Mimi ne venait jamais avec nous ; mes parents préféraient ne pas prendre le risque de l’envoyer dans l’eau à cause des complications pulmonaires qu’elle avait eues à sa naissance. Le matin, nous nous baignions avec ma tante qui nous apprenait à faire la planche ; je ne me baignais jamais sans une certaine appréhension, car on pensait, à tort probablement, que les bains de mer ainsi que le fait de manger de la pastèque le soir étaient cause de mon incontinence ; je traînai cette énurésie jusqu’à l’âge de neuf ans ; elle fut cause de mon aversion pour ma tante Christine ; cette femme autoritaire, prenant un air sévère, avait dit un jour devant moi à ma mère et à ma grand-mère que le seul moyen de me guérir de mon incontinence était de me faire avaler une souris ; je me sauvai à toutes jambes et l’évitai par la suite autant que je le pus. En sortant du bain, nous prenions nos épuisettes et nous les promenions dans les petites algues du rivage ; nous en sortions toujours quelque chose : de petits crabes que nous rejetions à l’eau, de petites crevettes ou de minuscules sardines argentées que nous mangions crues ; des épis faits de sarments de vigne entrelacés et retenus par des piquets plantés dans l’eau avaient été fixés là, perpendiculairement à la plage, pour retenir le sable et empêcher la mer de tout envahir ; c’était dans ces épis sur lesquels nous prenions plaisir à grimper que nous trouvions les crabes les plus gros; nous les attrapions de nos mains nues par les pinces avec une technique bien rodée.
    L’après-midi, après la sieste que nous faisions sur la dure en nous allongeant sur un drap à même le carrelage frais, coiffés d’un casque en liège, mal ajusté à nos têtes après une coupe de cheveux à ras et qu’il fallait régulièrement blanchir au blanc d’Espagne, nous retournions à la plage, quelquefois pour prendre un deuxième bain, mais surtout pour nous amuser sur le sable, notamment en construisant des châteaux ; chaque année, d’ailleurs, la société Nestlé organisait un concours de châteaux de sable. Si nous n’emportions pas le goûter de la maison, nous l’achetions sur place ; c’étaient, selon les possibilités de notre budget, des bombolonis, beignets frits en forme de couronnes et abondamment saupoudrés de sucre, des casse-croûte tunisiens, petits pains garnis de variantes, de miettes de thon à l’huile et d’olives noires, le tout arrosé d’huile d’olive, des brioches au chocolat ou des caldis, délicieux feuilletés maltais fourrés à la ricotta que les vendeurs ambulants gardaient au chaud dans une sorte de four portatif au fond duquel rougeoyaient quelques braises. En plus de ceux-là, d’autres marchands ambulants passaient et repassaient proposant leur marchandise : le marchand de frigolos, sortes d’esquimaux conservés dans une glacière qu’il portait en bandoulière, attirait l’attention du client éventuel par un retentissant « Frigolos bien glacés » ou bien « Les frigolos de la Javanaise » ; celui des gaufrettes s’annonçait par une espèce de claquette ; il portait sur son dos un grand cylindre rouge qui renfermait ses biscuits et dont le couvercle muni d’une roue de loterie permettait parfois d’en gagner en prime ; le marchand de « kakes salés » proposait une sorte de bretzels ronds vendus par paquets de dix ; et enfin le marchand de cacahuètes, muni d’un plateau en osier, garni de cornets de graines, qu’il portait au bout de son bras tendu ou posé sur sa tête sur un coussinet, s’annonçait de loin en criant dans un sabir franco-italo-arabe « cacaouïa, gloub, simens, glibettes, pistaches… ».
    Je me souviens d’un événement important qui se produisit à Carthage à l’approche de l’été, lorsque je devais avoir quatre ou cinq ans : il s’agissait du congrès eucharistique mondial, qui, en quelque sorte, mit le feu aux poudres, car certains nationalistes encore en herbe, musulmans naturellement, virent dans cette manifestation une provocation. Mimi, qui fréquentait l’école des sœurs de St-Joseph, devait y participer. Jamais Carthage n’avait connu une telle densité de population ; on était venu, ce jour-là, de toutes parts, de tous les coins de la Tunisie et d’ailleurs. Je revois nettement l’endroit où nous nous étions placés pour attendre le passage d’une gigantesque procession ; nous voulions voir Mimi qui, comme toutes les élèves des sœurs, avait revêtu pour la circonstance l’uniforme des « croisées » fait d’une sorte de foulard noué autour de la tête en guise de coiffe et d’une chasuble blanche ornée devant et derrière d’une grande croix rouge. Nous étions au bord du chemin de terre qui longeait la voie du T.G.M., à mi-chemin entre Ste-Monique et Carthage, à peu près à la hauteur des ruines de ce que l’on appelait « la villa romaine ». On entendait tantôt des clameurs, tantôt des cantiques, tantôt des applaudissements qui nous parvenaient de loin et se rapprochaient ; plus près, en tête de la procession et parmi les fidèles rassemblés sur le bord du chemin, on chantait : « Je suis chrétien, voilà ma gloire, mon espérance et mon soutien… ». Lorsque les évêques avec toutes leurs dorures passèrent devant nous, je criai comme je l’avais entendu faire : « Vive le Pape! » ; il s’agissait en réalité du légat du pape. Je n’ai pas gardé le souvenir de ce qui se passa alors, mais ma mère me racontait que le prélat s’était approché de moi avec un sourire et m’avait donné sa bénédiction en me signant sur le front.
    Le congrès eucharistique à l’amphithéâtre de Carthage (mai 1930)
    Photo aimablement envoyée par M. Pierre PURSON
    En Tunisie, les saisons étaient différenciées beaucoup plus par les événements appropriés à chacune d’elles que par les caractéristiques climatiques ; l’automne était sans doute celle qui en offrait le plus. C’était d’abord la rentrée des classes, invariablement le 1er octobre. Mon frère et moi fréquentions l’école laïque mixte de Salammbô, tandis que Mimi et, plus tard, Lucienne prenaient le car de ramassage scolaire qui les conduisait chez les sœurs à Ste-Monique ; mon père, en effet, préférait pour ses filles la fréquentation d’une école sans mixité ; Didou commença sa scolarité lorsque nous nous installâmes au Kram ; après avoir fréquenté quelque temps, elle aussi, l’école des Sœurs de St-Joseph, elle fut inscrite à l’école laïque de filles. Chaque année, donc, pour la rentrée, nous étrennions un nouveau tablier uniforme en lustrine noire qui sentait bon le neuf et que ma mère faisait venir, ainsi que nos pèlerines pour l’hiver, de « La Samaritaine » ou du « Bon Marché »; nous avions droit également à une nouvelle paire de bottines noires, à un cartable de fabrication locale en paille multicolore et à un béret basque dont nous ne manquions pas de nous découvrir pour saluer les adultes de rencontre, ce qui valait à nos parents des compliments sur la bonne éducation reçue par leurs enfants; je n’eus droit à la gibecière que l’on portait sur le dos et que je désirais depuis longtemps qu’à ma dernière année d’école primaire ; en effet, habitant au Kram, cette année-là, je me rendais à vélo à l’école de Salammbô que je continuais à fréquenter et la gibecière me laissait les mains libres pour saisir le guidon.
    L’école comportait deux classes : celle des petits, du cours d’initiation pour les cinq ans au cours élémentaire deuxième année, était confiée à Melle Lebas, excellente institutrice qui, dès cette époque, pratiquait les méthodes actives; la classe des grands, tenue par Mme Martinet, la directrice, accueillait les élèves du cours moyen 1re année au cours supérieur préparant au certificat d’études ; elle voulait se donner un air sévère, mais au fond elle était la gentillesse même ; nous redoutions davantage les remontrances de son adjointe. Ces deux classes, en plus d’être mixtes, étaient cosmopolites : filles, garçons, Français, Tunisiens, Italiens, Maltais, juifs, musulmans, catholiques, tous s’entendaient plutôt bien ; il y avait même un Anglais et trois Russes ; c’était l’école laïque par excellence, telle que l’avait conçue Jules Ferry, dont la statue avait été érigée à l’entrée de la principale avenue de Tunis portant son nom ; cette statue le représentant entouré de petits écoliers européens et indigènes fut déboulonnée par les nouveaux maîtres de la Tunisie à son indépendance. Cette école fonctionnait dans des locaux appartenant à la famille Gasq. Pour nous y rendre, nous empruntions la rue principale de Salammbô, la rue Scipion, devenue plus tard l’avenue de Lattre de Tassigny, longue d’environ huit cents mètres qui, partant de la gare du T.G.M. aboutissait à ce qui était à l’époque la caserne des tirailleurs sénégalais et devint, par la suite, l’école des cadres. Cette rue était bordée de part et d’autre de lilas du Japon que l’on taillait régulièrement au début de l’automne ; chemin faisant, nous ramassions les morceaux de branchages qui jonchaient encore le sol à notre passage ; nous les rapportions à la maison pour alimenter la cuisinière à bois ; lorsque nous étions au cours d’initiation et au cours préparatoire, nous ramassions également les branchettes qui portaient les feuilles ; nous les coupions, selon les nœuds, pour en faire des bûchettes de dix à quinze centimètres ; nous les réunissions ensuite en paquets de dix qui allaient rejoindre, dans un grand carton que chacun de nous avait dans son pupitre, une collection de coquillages ainsi que le matériel de travail manuel : un carré de feutre rouge pour les piquages, un tricotin avec de la laine, un carré de canevas avec du fil de coton rouge, des aiguilles et un carré de percale ; garçons et filles, nous pratiquions les mêmes activités manuelles : les garçons faisaient du tricot et de la couture comme les filles et celles-ci s’exerçaient à utiliser, comme les garçons, la scie à découper le contre-plaqué ; c’était avec les coquillages et les bûchettes que Melle Lebas nous apprenait la numération et le calcul.
    Année scolaire 1934-1935 – La classe de Melle Lebas (CP-CE2)

1 – Azzeddine Babou, 2 – Pierrot Coda, 3 -Victor Thomas, 4- Louis Bailly, 5 – Joséphine Coda, 6 – Nathalie Demtchenko, 7 – Marie-Rose Benet, 8 – Lucienne Xuéref, 9 – Paul Boutet, 10 – Marcelle Gantner, 11 – Peut-être, ? Philip, 12 – Michel Masson, 13 – Tatiana Demtchenko, 14 – Louis Xuéref, 15 – François Micalef, 16 – Marie Micalef, 17 – Mansour, 18 – Léonid Tchébotaref, 19 – ? Bailly, 20 – Serge Favart, 21 – ? Tona, 22 – Peut-être, ? Philip

    En évoquant cette école, d’autres souvenirs me reviennent en mémoire en vrac: la visite de propreté des mains, du cou et des oreilles tous les matins avant d’entrer en classe, la photo annuelle, les séances de guignol sous le préau après la classe, le grand poisson en chocolat qu’avec la complicité de Melle Lebas nous allions placer sur le bureau de la directrice le 1er avril, la séance de vaccination antivariolique pratiquée par le docteur Lellouche sur les élèves alignés qui défilaient devant lui, Melle Lebas en tête, n’ayant aucune gêne à montrer sa cuisse à tous les élèves, et les petits sacs que nous remplissions de noyaux à la saison des abricots ; pendant les récréations on essayait d’en gagner à nos camarades de jeux.
    Le jeu de noyaux d’abricots.
    On jouait généralement à trois ou quatre participants ; chacun alignait contre un mur et perpendiculairement à celui-ci le même nombre de noyaux, puis se plaçant sur une ligne tracée sur le sol à trois mètres environ, les joueurs, à tour de rôle, lançaient sur la file ainsi constituée un noyau, gros et lourd de préférence, que l’on appelait « pouce » ; si un joueur atteignait dans son tir un des éléments de la file et le déplaçait, il pouvait l’empocher ainsi que tout ce qui se situait derrière lui jusqu’au mur; pour rendre le pouce plus efficace on l’alourdissait : pour cela, on le frottait contre une pierre ou un mur rugueux, jusqu’à le percer ; on en retirait alors l’amande intérieure et on le remplissait de plomb en fusion.
    Lorsque nous arrivions un peu avant l’heure de la rentrée, nous partions à cinq ou six pour une course de quatre cents mètres environ autour d’un grand quadrilatère passant à proximité des ruines du temple de Tanit ; arrivés au but nous étions la plupart du temps en nage et moi, j’avais invariablement un point de côté ; le vainqueur était toujours le même : le seul juif de l’école, un certain Jeannot Thomas. Un jour, je rentrai de l’école avec un œil au beurre noir ; bien sûr, j’eus à fournir des explications : je m’étais battu avec Jean Thomas parce qu’il s’était moqué de mon frère qui, d’une nature calme, n’avait pas réagi ; moi, j’étais d’une nature toute différente, j’avais le sang chaud et j’étais assez bagarreur ; je me portai donc au secours de Pierrot et je reçus un mauvais coup ; ma grand-mère tint absolument, malgré mes protestations, à nous accompagner, le lendemain, à l’école pour se plaindre à la directrice de ce que le « méchant » Jean Thomas m’avait fait. Celle-ci, après nous avoir entendus l’un après l’autre, Jeannot et moi, nous renvoya dos à dos en nous privant tous les deux de récréation pour la journée ; depuis, nous devînmes les meilleurs copains du monde. Jeannot disparut hélas plus tard dans des circonstances tragiques : il était éclaireur marin ; au cours d’une sortie en mer, lui et ses camarades furent surpris par un gros temps ; l’embarcation ayant chaviré , ils se noyèrent tous dans les eaux du golfe de Tunis.
    Je me souviens également des vers à soie que Pierrot et moi élevions dans des boîtes de chaussures en carton perforées pour en observer toutes les métamorphoses, ainsi que d’une longue promenade que nous avions faite à pied jusqu’à Amilcar ; nous en avions rapporté de l’argile pour confectionner, en leçon de choses, des briques, moulées dans des boîtes d’allumettes, que nous avions fait sécher au soleil. Et je n’oublie pas notre plus grande sortie : toute l’école avait pris le T.G.M. pour assister à une représentation du cirque Amar ; celui-ci avait planté son chapiteau sur l’esplanade Gambetta, à la périphérie de Tunis ; il s’était annoncé à la population en lançant des tracts d’un avion. De tout le spectacle je n’ai surtout retenu que ce qui m’avait le plus ébloui, « Le marché persan » ; dans une mise en scène qui ne pouvait que frapper nos jeunes imaginations, des éléphants et des chameaux portant des parures étincelantes formaient une caravane qui arrivait de loin, s’approchait tandis que les sons des instruments de musique s’enflaient, passait devant nous, puis s’éloignait et disparaissait, tout cela d’un pas lent et mesuré sur la célèbre musique de Ketelbey qui traduisait si bien ces différents moments en allant progressivement du pianissimo au fortissimo avant de revenir au pianissimo. La voie ferrée longeait un canal qui reliait le port de La Goulette à celui de Tunis et je me rappelle que, ce jour-là, quand le train passa devant les salines à l’entrée du canal, la maîtresse, Melle Lebas, nous montra du doigt des monticules au-delà de l’eau en nous disant : « Ce que vous voyez là, c’est du sel qui a été retiré de la mer. » Je restai perplexe ; je ne comprenais pas pourquoi certains tas étaient plus blancs que d’autres plutôt grisâtres; je demandai alors : « Ce qui est blanc, c’est du sel ; mais ce qui est gris, c’est du poivre que l’on retire de la mer ? » Je n’eus pour toute réponse immédiate qu’un grand éclat de rire de la maîtresse ; elle prit ensuite le temps de m’expliquer que le poivre était fourni par des arbres et que les tas gris, formés également de sel, seraient, après traitement, aussi blancs que les autres.
    L’automne c’était aussi la saison où nous nous attardions, en rentrant de l’école, à regarder un fellah labourant, à l’aide d’un araire rudimentaire tiré par un âne ou un bœuf, le champ qui nous séparait des Baudet, et l’ensemençait d’un large geste circulaire.
    Puis, venait la fête des morts ; ce jour-là, en nous réveillant le matin, notre premier souci était de regarder sous le lit et d’en retirer ce que, selon une coutume méditerranéenne, les morts de la famille nous avaient apporté dans la nuit, c’est-à-dire une assiette avec une belle pomme rouge d’importation, des dattes, des noix et des figues sèches. J’apprécie cette coutume, hélas tombée en désuétude dans la famille. En effet, en dehors de toute approche religieuse de la question, elle assurait aux défunts une sorte de survie ; ils étaient, de cette façon, toujours présents dans nos cœurs et dans nos pensées ; ils étaient plutôt « ailleurs » que « disparus ». Ainsi, par exemple, quand il m’arrivait de penser à mon grand-père maternel que je n’ai pourtant pas connu, je le faisais comme s’il s’agissait de quelqu’un qui était simplement absent et non décédé. Cela était tellement ancré dans certaines mentalités, surtout chez les Siciliens, que j’ai pu voir, plus tard, en accompagnant M. le Curé pour la bénédiction des sépultures, à la Toussaint, des familles entières venues au cimetière avec leur panier à provisions pour pique-niquer sur la tombe de leurs disparus. Cela ne se faisait pas dans la tristesse, et souvent même, les vivants s’adressaient à leurs morts comme s’ils étaient toujours en vie, leur donnant des nouvelles des uns et des autres.
    A l’approche de Noël, une certaine fièvre nous gagnait. Nous guettions le passage du facteur qui nous apportait chaque année « le catalogue du Père Noël ». Nous nous empressions alors de faire nos choix et de les faire connaître à son expéditeur supposé. Pour cela, il était inutile d’écrire au Père Noël ; il nous rendait visite à domicile pour prendre nos commandes : c’était ma grand-mère qui, montée sur la terrasse, prenait une voix grave pour nous parler à travers le conduit de cheminée qui aboutissait à la cuisine où nous nous trouvions rassemblés ; à ce moment-là, nous étions prêts à lui faire autant de promesses qu’elle souhaitait, notamment celles d’être sages et de bien travailler. Dans les derniers jours précédant la fête, nous étions en extase devant une belle crèche que mon père construisait sur toute la surface d’un grand bureau. La veille de Noël, nous ne nous faisions pas trop prier pour aller nous coucher, sachant que le Père Noël ne viendrait pas tant que nous serions éveillés. C’est en trichant, en faisant semblant de dormir, qu’une année je découvris le pot aux roses.
    Les semaines passaient et le blé qu’avait semé le fellah commençait à lever, puis à croître rapidement ; en passant, nous prélevions quelques plantules que nous apportions à l’école pour en étudier toutes les parties en leçon de choses; nous pénétrions dans le champ pour y cueillir des coquelicots pour les séances de dessin et, quand le blé était haut, nous nous y cachions ou nous y chassions les papillons avec nos bérets, pratiquant ainsi un plombage naturel.
    Puis, c’était Pâques ; on commençait à se vêtir plus légèrement ; mais c’était surtout l’occasion de se voir offrir les poules et les œufs en chocolat. Mes parents connaissaient bien une sage-femme célibataire, Mme Piacentino, qui habitait à Tunis, l’hiver, et à la Marsa, l’été ; n’ayant pas d’enfants, la « Piacentino », comme nous l’appelions, « collectionnait » les filleules ; elle fut ainsi la marraine de Mimi ; elle venait assez souvent nous rendre visite, nous apportant chaque fois des tas de « réclames », comme on disait alors, des « publicités », comme on dirait maintenant ; c’étaient des buvards, des protège-cahier, des doubles-décimètres, des images avec devinettes… qu’elle recevait des laboratoires pharmaceutiques. Mais à Pâques, elle n’omettait jamais de nous apporter, selon une tradition italienne, les « campanari », sortes de brioches en forme de paniers, de poules ou de cloches sur lesquelles était fixé un œuf dur teint en rouge avec des betteraves , en vert avec des épinards ou en jaune avec du safran. La tante Hélène nous expliquait que deux jours avant Pâques toutes les cloches s’envolaient pour Rome afin d’y être bénies par le Pape ; c’était la raison pour laquelle on ne les entendait plus ; mais elles reviendraient pour le jour de la fête. Aussi, à chaque vrombissement de moteur d’avion ou d’hydravion, le nez en l’air, nous scrutions le ciel pour tenter, en vain, d’apercevoir des cloches accrochées sous un fuselage.
    La fin de l’année scolaire était marquée par les communions privées, les communions solennelles, les confirmations et la distribution des prix à l’école des sœurs que fréquentait Mimi. Nous accompagnions toujours ma mère à cette cérémonie, n’en ayant pas dans notre école. Toutes les élèves revêtaient, pour cette occasion, l’uniforme composé d’une robe en tussor écru et d’un col Claudine blanc. Mimi était une excellente élève et son nom – c’était notre fierté – revenait souvent à la lecture du palmarès ; comme, en plus, elle était bonne musicienne, les sœurs l’utilisaient un peu comme vitrine de leur enseignement musical et lui faisaient jouer un morceau de piano. C’était toujours les bras chargés de livres que nous quittions le pensionnat à l’issue de la cérémonie.
    Nous allions au petit catéchisme à partir de cinq ans, dès notre entrée en cours d’initiation à l’école primaire. C’était un père blanc de Carthage, le R.P. Châles, vicaire à la primatiale, qui venait, le jeudi matin, nous « faire » le catéchisme. Cela se passait dans une petite chapelle, rue Virgile, au fond d’une courette, que la famille Baudet avait fait construire, au sommet d’un tertre, pour permettre à l’abbé Botrel d’y célébrer la messe. Le Père Châles était assisté des demoiselles Champert, filles d’un pâtissier réputé de Tunis ; à elles incombait la tâche de nous apprendre les prières tandis que lui se chargeait de nous expliquer certains passages de l’Ancien Testament ; pour cela, il utilisait un très grand livre d’images, d’un mètre de haut environ, qui servait de support à son enseignement ; le tableau qui m’avait le plus impressionné était celui qui représentait les damnés brûlant en enfer : hommes et femmes, figurant les âmes, les mains jointes, implorant je ne sais quelle miséricorde, se consumaient en se tordant de douleur dans d’immenses flammes sous la surveillance d’affreux diables rouges encornés, au visage triangulaire, au nez crochu et au sourire grimaçant, armés de tridents menaçants. Le père blanc transportait chaque fois cet ouvrage encombrant à l’arrière de son tricycle motorisé ; en effet, grand mutilé de la guerre 14-18, il boitait à cause d’une blessure à une jambe et ce tricycle, fait « sur mesure », lui permettait de se déplacer en posant sur un support latéral sa jambe raide.
    J’ai le souvenir d’être resté de longs moments, à cette époque-là, scrutant le ciel couvert de toutes sortes de nuages afin d’y découvrir la présence de Dieu, personnage barbu et chevelu tel que nous le représentait l’iconographie d’alors dans le grand livre du Père Châles ou dans le catéchisme diocésain. Dieu ne trônait-il pas au royaume des cieux entouré de tous les saints ! De temps en temps, il me semblait reconnaître l’image recherchée dans la forme de certains nuages blancs et j’en étais tout ému.
    Ce cycle du petit catéchisme était couronné par la communion privée que l’on recevait à sept ans, l’âge de raison. Je me souviens parfaitement de ce jour-là, jour de la célébration de la fête des saintes Perpétue et Félicité, une patricienne et sa servante converties au christianisme et livrées aux fauves dans ce même amphithéâtre où je reçus l’hostie pour la première fois ; cela se passait dans une cage aux fauves transformée en chapelle. L’après-midi, se déroulait dans ces mêmes lieux une grande procession présidée par l’Archevêque, pour laquelle une foule nombreuse venant d’un peu partout convergeait vers l’amphithéâtre de Carthage. La veille de ce jour-là, nous devions aller à la primatiale pour faire une répétition et nous confesser ; on nous montra avec des hosties non consacrées comment il fallait les avaler sans les croquer, sous peine de péché grave. En rentrant à la maison, je m’appliquai à rester sage jusqu’à l’heure de la cérémonie, évitant même de trop parler de crainte de commettre, par mégarde, un péché qui m’empêcherait de m’approcher de la sainte table. J’avais été récompensé de ces efforts le lendemain matin quand, revenant de la communion, je découvris une belle table fleurie où était servi un copieux petit déjeuner : un chocolat au lait fumant avec du cake, des brioches et des croissants remplaçait le café au lait quotidien accompagné d’une tranche de pain.
    Je me sentais grandi d’un seul coup, car l’année suivante j’étais admis au grand catéchisme, ce qui m’obligeait à aller avec Pierrot tous les jeudis après-midi et les dimanches matin à la primatiale de Carthage. Quand il faisait beau, nous y allions à pied : nous longions ce que nous appelions « la grand-route », bordée d’immenses eucalyptus qui exhalaient une odeur caractéristique, jusqu’à la gare de Douar-Chott, site du port punique ; là, nous traversions la voie ferrée et, passant par les ruines antiques, nous gravissions la colline Byrsa au sommet de laquelle dominaient la primatiale, le musée d’antiquités et le scolasticat des Pères Blancs. Trois ans de catéchisme nous préparaient à la communion solennelle et à la confirmation sous la conduite du même Père Châles secondé par les demoiselles Vié, paroissiennes de Carthage enseignant à l’école des sœurs de Sion à Tunis. Je « fis » donc ma confirmation le 7 juin 1936 ; ce fut Mgr Léonard, un évêque missionnaire de la Société des Pères Blancs d’Afrique, qui, cette année-là, nous avait administré le sacrement. Les deux cérémonies avaient lieu le même jour ; l’une, la communion solennelle, était célébrée le matin, l’autre, la confirmation, l’après-midi. Entre les deux, se déroulait un véritable festin sous la pergola du jardin ; nous nous sentions plutôt lourds, l’après-midi, en remontant à Carthage pour la confirmation ; au retour, on s’attaquait à la pièce montée et au champagne et la fête continuait en musique. J’étais comblé et par les réjouissances, et par les cadeaux que j’avais reçus : deux beaux stylos, un serre-livre que je possède toujours offert par M. et Mme Cintas et surtout ma première montre-bracelet, cadeau très apprécié venant de mon grand-oncle Jean, mon parrain de confirmation.
    Quand je repense au jour de ma confirmation, je revois mon ami Michel Laurent à mes côtés et la pauvre Lucienne, la tête presque entièrement emprisonnée dans un bandage. Michel, mon condisciple, était le fils du colonel Laurent, commandant le régiment de tirailleurs sénégalais, arrivé de France l’année précédente. Il habitait dans une grande demeure, surmontée d’un minaret, la villa « Le minaret », sur les hauteurs, à une vingtaine de mètres de la chapelle de l’abbé Botrel ; Suzanne, sa sœur aînée, fréquentait l’école des sœurs de St-Joseph et était devenue la meilleure amie de Mimi. J’étais souvent invité à passer l’après-midi du jeudi chez mon ami ; nous jouions à cache-cache, nous dissimulant dans le jardin ou à l’intérieur du minaret. A quatre heures, l’ordonnance sénégalaise nous servait une copieuse collation. Parfois, en revenant de l’école, nous nous arrêtions à la caserne des Sénégalais ; ceux-ci, qui connaissaient bien le fils de leur colonel, nous remplissaient les poches de cacahuètes et de barres de chocolat ; ils s’ingéniaient même à nous enseigner quelques mots de leur idiome ; les seuls dont je me souvienne sont « Anességué soladiké », ce qui devait vouloir dire, si ma mémoire ne me trahit pas, « Bonjour! ». L’été, en compagnie de Michel, j’avais le privilège de pouvoir fréquenter la plage militaire et de profiter ainsi de tous ses équipements : transatlantiques, portique avec tous les agrès et plongeoir.
    Le bandage de Lucienne était dû à une mauvaise otite qu’elle traînait depuis pas mal de temps et qui risquait fort de provoquer une mastoïdite. Comme toutes les familles, la nôtre ne fut pas épargnée par la maladie. Je me souviens des crises de paludisme de Pierrot, de Lucienne et de Didou qui provoquaient des tremblements qu’ils ne pouvaient pas maîtriser. Le docteur Lellouche avait suggéré comme remède une traversée de la mer. C’est ainsi que ma mère accompagnée de ses trois enfants se rendit chez sa sœur ; mais, au bout de quelques jours, ce fut elle qui tomba gravement malade : l’altitude du lieu où elle séjournait ne convenait pas à son cœur et un médecin consulté sur place lui conseilla de rentrer au plus vite chez elle si elle voulait y revenir en vie. C’est ce qu’elle fit et, à son retour, le docteur Lellouche appelé à son chevet confirma la gravité de son état. Je le revois nous prenant à part, nous les enfants, et nous recommandant de ne pas faire de bruit et d’éviter la moindre contrariété à notre mère si nous ne voulions pas la perdre. Un jour, je rentrai de l’école rouge comme une pivoine. Le thermomètre indiqua une très forte température qui inquiéta mes parents ; ceux-ci, bien sûr, alertèrent le médecin, mais, sans l’attendre, mon père me fit aussitôt des ventouses scarifiées. Le docteur, après avoir félicité mon père pour son initiative, diagnostiqua une congestion pulmonaire qui me tint plus d’un mois éloigné de l’école. Je me souviens également de la coqueluche qui frappa d’abord mon frère puis les plus jeunes ; là aussi, le médecin préconisa un changement d’air et estima qu’un séjour à la Corniche, dans le cabanon de l’oncle Sauveur, tout à fait au bord de la mer, nous serait profitable.
    Mon oncle Sauveur, le mari de ma tante Angèle, avait en effet construit de ses propres mains un cabanon à la Corniche, à environ un kilomètre à peine de la Marsa, sur une pente sablonneuse qui, partant de la gare, descendait vers la mer. Il aimait à y aller, seul, les fins de semaine pour y bricoler ou soigner les quelques pieds de vigne qu’il avait plantés dans le jardin. L’été, c’était le lieu de villégiature de la famille qui fuyait ainsi la chaleur étouffante qui rendait l’air de la capitale irrespirable, surtout pour ma tante plus ou moins asthmatique. Il nous arrivait quelquefois d’aller passer la journée chez eux : et ce n’était pas triste du tout. Ma tante aimait bien garder tel ou tel enfant quelques jours avec elle ; cela ne m’enchantait pas toujours, parce que les gros yeux qu’elle faisait parfois, notamment quand nous n’avions pas mangé tout notre pain à table, n’étaient guère rassurants.
    Ce cabanon, recouvert d’un toit de tuiles, comportait un séjour, deux chambrettes et une petite cuisine ; le sol était cimenté ; ce qui servait de W.-C. se trouvait à l’extérieur, dans le jardin, dans une sorte de cabine en bois de la dimension d’une guérite ; il n’y avait ni eau courante ni électricité ; tous les soirs, mon oncle allumait deux ou trois lampes à acétylène ; je détestais la forte odeur du carbure qu’il utilisait pour les garnir. Un puits profond en contrebas, à une quinzaine de mètres, à mi-chemin entre la mer et l’habitation qui la surplombait, fournissait l’eau nécessaire. C’était la plupart du temps mon cousin « Néné » qui était chargé d’y puiser plusieurs seaux et de les remonter péniblement jusqu’au cabanon pour en remplir une grande jarre, dans un coin du séjour, où elle se maintenait fraîche. A un certain âge, et jusqu’à dix ans environ, j’étais somnambule ; une nuit, je sortis du cabanon, descendis les marches de l’escalier en bois qui menait au puits, montai sur la margelle, en fis le tour, redescendis et remontai me coucher. Ma tante, m’ayant entendu, me fit suivre par son mari et eut, probablement, cette nuit-là, la plus grande frayeur de sa vie ; je ne crois pas avoir été invité par la suite.
    Nous passâmes dans cet endroit des moments inoubliables à nous baigner, à nous rouler dans le sable qui recouvrait tout le jardin, à manger du raisin que nous cueillions à la treille, à jouer au « capharnaüm »; je devrais écrire « cafardnaüm » car ce jeu consistait à capturer un certain nombre de gros cafards de sable noirs qui mesuraient environ un centimètre et demi et n’inspiraient aucun dégoût et à les faire circuler inlassablement dans un labyrinthe que nous creusions dans le sable du jardin ; on s’amusait également à les enfouir pour les voir resurgir un peu plus loin. A la Corniche et jusqu’à la Marsa tout n’était que sable brûlant, ombragé par endroits par de grands figuiers qui avaient poussé, çà et là, à l’état sauvage et produisaient des figues dont on se régalait au passage.
    Comptable au Crédit Lyonnais, à Tunis, mon père avait fait la connaissance des frères Lombardo, viticulteurs. Ils étaient deux frères ; le plus jeune, Victor, marié et père de famille habitait à Tunis ; l’aîné, Antoine, célibataire endurci, vivait sur leur propriété et dirigeait l’exploitation d’un grand vignoble à Sidi-Athman, à environ trente-cinq kilomètres de Tunis, vers le nord. Les frères Lombardo produisaient un bon vin et un vermouth qu’ils commercialisaient eux-mêmes grâce à un bureau qu’ils avaient ouvert à Tunis. Ils souhaitèrent, leur affaire prospérant, confier leur comptabilité à quelqu’un de la partie. A leur demande, mon père démissionna de la banque pour se joindre à eux. Mon père et l’aîné des deux frères, Antoine, étaient de grands amis au point qu’à ma naissance il fut demandé à ce dernier de me porter sur les fonts baptismaux. Mon parrain nous envoyait régulièrement un tonneau de vin de sa cave et m’offrait chaque année à Noël un cadeau qui faisait parfois des envieux. Il venait de temps en temps chez nous et nous invita une fois dans sa propriété où, au cours du repas, je vis pour la première fois une langouste. L’autre frère prenait ombrage de cette amitié et multipliait sous le moinre prétexte et la plupart du temps par jalousie les disputes avec son aîné. Mon père se rendait compte qu’il était la cause de cette mésentente ; au bout de quelques années, il finit par être lassé de cette situation et comprit qu’il en serait ainsi aussi longtemps qu’il se trouverait entre les deux frères. Il décida donc de mettre fin à sa collaboration tout en gardant d’excellents rapports amicaux avec mon parrain. Il arriva cependant un moment où mon père avait dû avoir besoin d’argent. Il se résigna à mettre en vente la villa, nous donnant comme raison que nous grandissions et qu’il nous fallait une habitation plus grande. Cela se passait à l’époque de ma confirmation.
    Ce fut cette année-là que j’allai au cinéma parlant pour la première fois : on passait au ciné-théâtre de la Goulette un film avec Bud Abbot et Lou Castello intitulé « Fra Diavolo » et un court métrage en relief pour lequel on nous avait distribué à l’entrée des lunettes en carton bicolores, rouges et bleues. Au retour, notre T.G.M. resta bloqué sur la voie car un très grave accident ayant causé des morts venait de se produire au passage à niveau de l’Aéroport : des voitures du cirque « Radio » étaient entrées en collision avec un train.
    Pendant ce temps, Lucienne luttait toujours contre cette otite qui ne voulait pas guérir ; son état ne s’améliorant pas, le spécialiste qui la soignait, le docteur Lumbroso, qui, quelques années plus tôt, m’avait fait subir le supplice de l’ablation des amygdales, déclara qu’il faudrait peut-être envisager une trépanation. Lors de la visite suivante chez le docteur, celui-ci ne comprit rien à l’amélioration subite qu’il constata et qui amena rapidement Lucienne à une guérison complète. Cela tint du miracle.
    Plusieurs personnes vinrent visiter la villa, jusqu’au jour où un Anglais, un certain M. Enwood, se déclara intéressé et se porta acquéreur. La transaction se fit rapidement et plongea ma sœur aînée dans une profonde désolation. Mais, les jours qui suivirent, accompagnant ma mère dans la recherche d’une nouvelle demeure, elle finit par se faire à l’idée des changements qui allaient intervenir. Les recherches de ma mère finirent par aboutir : elle avait enfin trouvé au Kram un appartement qui convenait à tout le monde : un cinq pièces sous une vaste terrasse, situé au premier et dernier étage d’un immeuble, sur la place de Versailles, à une centaine de mètres de l’église et juste en face de la mosquée. Le muezzin, qui habitait dans une pièce unique située au rez-de-chaussée de notre immeuble, était un « hadj » qui m’avait pris en amitié. L’été, il passait le plus clair de son temps à la plage où il possédait une cabine et louait des barques à rames aux baigneurs ou aux pêcheurs amateurs.
    On déménagea sans tarder pour être déjà installés au moment de la rentrée scolaire qui approchait. Nos journées allaient être rythmées au son des cloches de l’église qui annonçaient tous les offices ainsi que les décès et marquaient l’heure des angélus, et à la voix forte du muezzin qui, du haut du minaret, appelait à la prière.
    De toute cette période de mon enfance, passée à Salammbô, il est resté dans ma mémoire un souvenir indélébile de certains faits marquants. Ce fut d’abord la mort accidentelle, en 1935, de la reine Astrid de Belgique ; je me souviens d’avoir appris la nouvelle, en revenant de l’école, de nos amis Gantner ; leur mère, belge, elle aussi, avait été très affectée par ce drame. A la même époque, la guerre d’Ethiopie faisait grand bruit ; les Italiens suivaient avec fierté l’avance de leurs troupes et se présentaient en masse à leur consulat pour offrir leurs alliances en or comme participation à l’effort de guerre de leur pays. Il y eut également l’affaire « Stavisky » et le suicide de cet escroc notoire, dont j’entendais souvent parler sans trop savoir de quoi il s’agissait ; j’appris, plus tard, l’ampleur de ce scandale qui éclaboussa bon nombre de personnalités. Je me souviens aussi de l’abdication, en 1936, du roi d’Angleterre, Edouard VIII, en faveur de son frère George VI, père de l’actuelle reine. Il y eut également un autre fait plus local qui avait provoqué une vive émotion : c’était le meurtre à Tunis d’un Italien antifasciste qui était venu s’y réfugier ; le meurtrier était arrivé d’Italie à bord d’un navire de guerre, je crois, « L’Amerigo Vespucci », amarré, pour une escale, au port de Tunis…
    LX.
    A bientôt, peut-être, pour d’autres souvenirs !
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A propos docteur ben salem ezzedine

ETAT CIVIL ______________ BEN SALEM Ezzedine Docteur d'état en Sciences Politiques et Sociales Département d'études des pays anglophones Professeur des universités Ph.D Responsable d'une unité de recherches ( Paris,Londres,Geneve,New York ) ______________________________________ FORMATIONS ET TITRES UNIVERSITAIRES ______________________________________ 1987_1992: DOCTORAT d'état en Sciences Politiques et Sociales Département d'études des pays anglophones Grade de Docteur d'état attribué avec la mention trés honorable trés bien et les félicitations a l'unanimité du jury composé de Maurice Goldring Président de jury Directeur de Recherches et des professeurs F.Poirier, P.Dommergues,M.Frazee,J.Edwards,C.Cooper,C.Brooke-Rose. Sujet de thèse:La Création du Welfare State et ses problèmes (1911_1951) sous la direction de monsieur le Professeur Maurice Goldring 1986_1987: D.E.A d'études politiques et sociales (pays anglophones) La Protection Sociale en Grande Bretagne: étude comparative entre les differentes propositions (les Travaillistes,les Conservateurs et les Liberaux) sous la direction de M.Goldring et F.Poirier,mention trés bien 1985_1986: MAITRISE d'Anglais Le National Health Service:Prestations,Contributions, Conditions,Mutation,mention trés bien 1984_1985: LICENCE d'Anglais 1983_1984: 2eme année de DEUG d'Anglais 1982_1983: 1ere année de DEUG d'Anglais 1981_1982 BAC A (Lettres) _______________________________ EXPERIENCES PROFESSIONNELLES _______________________________ ENSEIGNEMENTS ________________ _ Professeur des Universités ,Maitre de Conférences,Ph.D,professeur invité dans plusieurs universités en France,eu Europe et en Amerique,de 2007 à nos jours _ Maitre de conférences de méthodes en Système Politique Comparés ,Etats Unis d'Amerique_ Royaume Uni, 2006_2007,(2er semestre),Master sciences politiques et sociales, département d'études des pays anglophones,Université paris VII,Institut Charles V,(36 heures). _Maitre de conférences "les partis politiques en Grande Bretagne",2006_2007,(1eme semestre,) Institut charles V Paris,(24 heures).Panorama des approches sur le système politique en Grande Bretagne et connaissance de ses enjeux.Etudes sur la diversité,les propositions socio-politiques et leurs applications. _ Maitre de conférences "le monde du travail dans les pays anglophones", "mouvement ouvrier en Grande Bretagne et aux Etats Unis d'Amerique",2005_2006,Maitrise pays anglophones, université paris VII,1 er semestre,4 h 30 par semaine. _ Professeur des universités: _ Université de paris X Nanterre,2004_2005,Professeur en sciences politiques et sociales - Travaux dirigés de Master 1, "Initiation au systeme politique britannique et américain",4h par semaine. -Travaux dirigés de Licence,"Introduction à la science politique et sociale au Royaume Uni",4h30 par semaine. -Université paris VIII,Professeur,département pays anglophones,2003_2004,études anglophones:culture, mutations,rapports sociaux,Maitrise,semestre 1 et 2,(72 heures). -Université paris VII,Professeur- Chargé de conférences,2002_2003,"sciences sociales:cultures,idéologies, sociétés,(pays anglophones),Maitrise,1er et 2 eme semestre(,24h et 36h). -Université paris VIII,Chargé de conférences,2001_2002,séminaire de Maitrise; "Géopolitique et relation internationale",(72h),deux semestres. -Université paris VIII,Chargé de conférences, 2000_2001,séminaire,Master 2,"World Politics" -Université paris XII,Chargé de conférences,1999_2000,séminaire,Maitrise,(36h et 24h) "sociologie des relations internationales",semestres 1 et 2. -Royal Holloway University of London,Grande Bretagne et France:Researcher_Lecturer ,1998_1999 -Royal University of Southampton,Grande Bretagne et France:Researcher ,1997_1998 -Oxford University,Grande Bretagne et France:Professor_Researcher,1996_1997 -Université de Geneve,Suisse et France,A.T.E.R. (Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche),1995_1996 -University of New York U S A et France: Wilf Family Department of Politics,Junior Researcher ,1994_1995 -A.T.E.R. ,Université Paris Sorbonne,Université Paris XII Nanterre,Université Versailles,1993_1994 _ Professeur d'Anglais : LEP C.Spinelli,Paris 14eme,L E P Cronstadt,Paris 15eme,L P Jean Jaures,Paris 20eme L P Louis Blanc,Paris 10 eme,L P Panayaux,Paris 20eme,L E P Curial,Paris 19eme,1989-1993 _Traducteur Interprete :UNESCO,EUROTELEX,INTERPOL _Professeur Formateur,Aeroport de paris (agents de sol,agents de fret),,prefecture de police (Commissaires et Lieutenants de police),Air France (Hotesses de l'air et Steward),Wall Street English,les Cadres de la Mairie de Paris _Jury International d'Examens ( Oral et Ecrit ) _Correcteur Maison Des Examens ( Capes,Agregation,Concours Internationaux ) COURS À OPTION COMMUNS À LA MAÎTRISE ET AU MASTER Docteur_Professeur Ben Salem Ezzedine Ph.D N° Cours / Titre EBS-78945 The united states in the 20th century:history and politics EBS-61230 US history from world war II to 1990 EBS-36987 Britain since 1900 EBS-85247 Le role de la Grande Bretagne dans le monde EBS-75321 La politique sociale en GB:l'effet des deux guerres mondiales EBS-26987 Méthodologie de la recherche documentaire et bibliographique UK/US EBS-13589 American politics and institutions EBS-94620 La Grande Bretagne du début du siècle à nos jours EBS-28374 La politique intérieure GB:Le déclin de l'idée impériale EBS-97342 Civilisation américaine:Slavery,civil war,reconstruction EBS-10478 Labolition de l'esclavage aux Etats Unis d'Amerique 1865 EBS-59314 Les causes et les conséquences de la guerre de sécession 1861-1865 EBS-94238 La politique sociale britannique:le welfare state,Beveridge report EBS-63641 Frm welfare to workfare:British social policy 1942-2001 EBS-72690 L'empire britannique des origine à l'époque moderne EBS-70149 Les implications politiques,géostratégiques et sociales de la croissance américaine EBS-23568 The hispanic-American experience EBS-16423Immigrants and their impact on US politics,economy and society EBS-89756 Grande Bretagne:La décolinisation et ses conséquences EBS-36398 Communication politique,publique et associative en Grande Bretagne EBS-22336 Le débat sur l'abolition de l'esclavage en Grande Bretagne 1787-1840 EBS-44879 La campagne pour l'abolition du commerce des esclaves EBS-25522 Louest Américain au 20 ème siècle EBS-87796 La Politique étrangère des Etats Unis EBS-11902 Peuplement et dynamiques démographiques aux Etats Unis EBS-33660 Enjeux politiques et géopolitiques USA EBS-59980 Formes spatiales de la pauvreté et de l'exlusion USA EBS-59213 Les Partis politiques en Grande Gretagne EBS-10023 Croissance et développement en Grande Bretagne EBS-55012 Politique de l'emploi en Grande Bretagne EBS-73660 Contestation politiqueet sociale en Grande Bretagne au XIXe siècle EBS-88520 Introduction a la civilisation américaine EBS-44106 Introduction a la civilisation britannique EBS-30014 Etudes Anglophones:culture,mutations,rapports sociaux EBS-63330 Les Relations Europe-États-Unis EBS-66691 Mutations technologiques:L'impact sur le culturel et le social EBS-77881 Etude comparative des mouvements ouvriers et travaillistes dans les pays de langue anglaise EBS-99880 Mouvement ouvrier et mouvements rdicaux aus Etats Unis aux 19ème et 20 ème siècles EBS-55662 Technologies de la communication et industries de la langue EBS-34420Technique de la recherche (enseignement méthodologique et théorique) EBS-11129 Séminair méthodologique,cultures,idéologies,sociétés EBS-90025 Nouvelles relations industrielles (Etats-Unis) EBS-30025 Nouvelles relations industrielles (Grande-Bretagne) EBS-66770 Problèmes d'interprétation dans l'histoire du mouvement ouvrier aus Etats-Unis EBS-11007 Problèmes d'interprétation dans l'histoire du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne EBS-99920 L'immigration en Grande-Bretagne EBS-45651 Rapport sociaux et appartenance communautaire (USA) EBS-87789 Qui gouverne l'Amerique? EBS-33001 La bataille des nationalisations EBS-14470 La crise et le redressement économique (1951-1959) EBS-60332 Le contrat social et l'économie britannique EBS-60344Les difficultés imprévues de la décolonisation,la question d'Irlande EBS-90078L e syndicalisme en Grande-Bretagne EBS-20903 The welfare state;benefits and costs Confèrences d'ouverture Thème 1 : Méthodologie de la recherche en didactique des langues Thème 2 : Analyse des phénomènes d'acquisition et de pratique des langues étrangères Thème 3 : Méthodologie en siences politiques et sociales;cultures,idéologies,sociétés Thème 4 : Organisation de la formation:Etudes Anglophones Thème 5 :Initiation aux techniques de la recherche ___________________________________ PUBLICATIONS ___________________________________ _"Le monde ouvrier dans les pays anglophones ",Ben Salem Ezzedine , Publication dans les cahiers universitaires de paris VIII,sous la direction des professeurs M.Goldring et F.Poirier.mars 1994 _"The American Federation of Labor and the emergence of comsumer culture "Ben Slem Ezzedine,publié sous la direction du Professeur Larry Portis.cahier universitaire,juin 1995 _"The Labor Party: the state and modernisation " Ben Salem Ezzedine ,publié sous la direction de professeur Colette Bernas,cahier universitaire octobre 1996 _"Les grandes mutations,le dirigisme au service du plein-emploi ,1945-1946,Grande-Bretagne"publié sous la direction de M.Goldrong,fevrier 1998 _"La bataille des nationalisations,enjeux politiques"Ben Salem Ezzedine,la revue LISA ,volume VI -No1 mai 1999 _"Le plan Beveridge,Le Welfare State,L'Expérience travailliste"Ben Salem Ezzedine avec christine cooper,colloque international Paris VIII juin 2000, e-journal ,Revue Universitaire _"Bilan de l'expérience travailliste (1945-1951)" Ben Salem Ezzedine avec Brooke Rose sous la direction de M.Goldring ,cahier universitaire,paris VIII decembre 2001 _"La création d'emplois en Grande-Bretagne dans les années 1980"Ben Salem Ezzedine sous la direction de F.Poirier,Revue de Civilisation Britannique,Paris mai 2002, Vol VII,No 2 _"Intégration aux Etats-Unis d'Amerique dix ans aprés"Ben Salem Ezzedine,Paris,Presse de la Sorbonne Nouvelle,juin 2003 _"Travail et emploi:L'expérience Anglo-Saxonne.Aspects contemporains"Ben Salem Ezzedine,Paris cahier universitaire,novembre 2004 _"Mondialisation et domination économique:la dynamique anglo-saxonne"Ben Salem Ezzedine,Paris,Economica,juin 2005,pp 145-178 _"La décolonisation et la question de l'immigration en Grande-Bretagne"Ben Salem Ezzedine avec Pierre Dommergues,Paris,Diplomatie Magazine,No9,avril 2006 _"la Grande-Bretagne dans l'Europe (1970-1974)"Ben Salem Ezzedine,Paris,Revus d'économie politique,No spécial,juin 2007 _"The labor Government 1945-1951"Ben Salem Ezzedine,Presse de la Sorbonne Nouvelle,Paris,otobre 2008 _"Racism and discrimination in Great-Britain"Ben Salem Ezzedine avec christine cooper,Paris,cahier universitaire Paris VIII, fevrier 2009 _"Le nouveau défi américain:La mondialisation et les Etats-Unis"Ben Salem Ezzedine,Paris,Revue de Civilisation Britannique,,décembre 2009 _"L'Angleterre à la fin des années quarante,les problèmes de politique intérieure"Ben Salem Ezzedine,cahier universitaire Paris VII,mars 2010 _"Le monde ouvrier:études (iles Britanniques,Commonwealth)Ben Salem Ezzedine, Revue Encrages,Paris VIII,novembre 2010 _"L'émergence d'une nouvelle dimension des relations internationales,le role central des Etat-Unis"Ben Salem Ezzedine,Revue Encrages,Paris VIII,janvier 2011 _Rédaction de plusieurs articles de presse,new york times,washington post,the guardian,le monde diplomatique,courrier international,le figaro,alqods alarabi,acharq al awsat,plusieurs articles et commentaires dans des forums academiques américains et europeens,administration des sites web en frnaçais et en anglais ________________________ COLLOQUES ET SEMINAIRES _________________________ «From the National to a European Welfare State ? », FISC (Financial Integration with Improved Social Cohesion and Democratic Control in Europe) European I.P. Fifth Workshop,Congrés International, Paris, CEPREMAP, 5 mars 1990. "La culture Américaine et les anglicistes",Colloque international,Université Paris VIII,Paris,13 fevrier 1991. « La protection sociale dans les systèmes fédératifs », conférence – débat avec D. Béland (Calgary university, Canada), Institut d’études juridiques, Université libre de Bruxelles, 27 avril 1992. « Les systèmes de protection sociale en perspective comparative », Séminario Internacional Crecimiento, equidad y ciudadania, Universidad Nacional de Madrid, 19-21 septembre 1993. « La politique americaine au prisme de ses crises d’hier et d’aujourd’hui », conférence à l’Université de Geneve,Suisse , Faculté de geneve, 8 novembre 1994. « Croissance économique, inégalités de revenus et inclusion sociale : un point de vue régulationniste », International Forum on the Social Science , UNESCO Paris 20 - 24 février 1995. « Quelles options pour une alternative économique européenne ? »,18ème Colloque International « Valeurs laiques, sociales et démocratiques : Faut-il désespérer de l’Europe ? », Bruxelles,Belgique 18-20 avril 1996. « Le fédéralisme Américain : un modèle pour l'UE», Colloque international , Institut d'études européennes - Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Geneve, 5-6 octobre 1997. « Technologie de la communication et industrie de la langue »-Colloque Agence Universitaire de la francophonie Amiens, 26-27 octobre 1998. « Etat et action publique dans un contexte de mondialisation et de nouvelles interactions politique/économie : enjeux, méthodes et questions de recherche », Colloque international. Malte, 6-8 novembre 1999. « Dualité monétaire à Cuba : de quoi bouleverser quelques idées reçues sur la dollarisation », Journée d’études « Les frontières du dollar », université de Bougogne, Dijon, 13 mai 2000. « Colloque International : Comment passer en moins de 10 ans de lhyperinflation à l’hyperdéflation », Conférences, L’économie des pays anglophones, (1976-2001), Londres, 8 juin 2001. « Congrés international:La globalisation sous le prisme des apports de l’anthropologie à l’analyse économique du fait monétaire», Introduction à la problématique du colloque, et communication , 16 et 17 mars 2002. « Globalisation et citoyenneté sociale », Journée internationale d’étude La globalisation vue du Nord, vue du Sud. Analyses croisées Europe – Amérique latine. Travail, protection sociale et participation politique, ACI Mondialisation, globalisation et gouvernance, université Paris Dauphine, 4 avril 2003. « Les dimensions politiques des comparaisons internationales », Séminaire Enjeux et méthodes de la comparaison des politiques sociales et de l’emploi, Congrés International, Paris, 5 avril 2004. « Régulation, institutions et Europe sociale. Choix épistémologiques, choix politiques », Journée Rencontre avec des chercheurs, Programme thématique doctoral ,Régulation, Etat et pratiques institutionnelles (Communauté française de Belgique), Université Catholique de Louvain la Neuve, 16 mai 2005, « Le rôle de l’Etat social dans la recomposition des territoires politiques », Colloque L’Etat social, Paris, MATISSE, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, 11-13 septembre 2006. «The clash of cultures in Academy:The University and the Education Faculty »,avec Schwebel M congrés international,New York 15-18 novembre 2007 «Les recherches sur la formation initiale et continue des enseignants aux Etats-Unis »,avec Laurent R séminaire école américaine et formation,Paris,INRP,3 juin 2008 «L'Angleterre et l'Europe de 1945 à 1975,question à caractère historique,économique et politique »,congrés international ,palais des congrés Bruxelles,9-11 decembre 2009 «L'Amérique à la recherche d'un nouveau consensus et d'une nouvelle coalition politique », congrés international,palais des congrés Geneve,Suisse,21-24 mars 2010 «L'aggravation des désequilibres internationaux,la monté des conflits,les nouvelles dimension des relations internationales », Séminaire,Paris, janvier 2011 _______________________________________ VOYAGES ET STAGES DE RECHERCHES _______________________________________ Séjours d'études et de recherches,Séjours linguistiques France,Grande Bretagne,Suisse,Allemagne,Italie, Pays bas,Belgique,U S A,Australie,Autriche Espagne,Malte,Grece,Thailande Principalement:La Sorbonne,Institut Sciences Po,MAFPEN,IUFM, Oxford University,Royal Holloway University Of London Royal University Of Southampton,London School Of Economics, Sydney University,Université de Geneve,University Of New York House Of Parlement,Trade Union Congress,Labor Party Symposium,Conservative Party Congress _________________________________ CONNAISSANCES LINGUISTIQUES _________________________________ Arabe Lu,Parlé,écrit Français Lu,Parlé,écrit Anglais Lu,Parlé,écrit Allemand Notions de base Italien Notions de base ______________________________________ CONNAISSANCES EN INFORMATIQUE ______________________________________ Manipulation des outils bureautiques(Word,Excel,Powerpoint,,,,,) Parfaite connaissance des outils internet __________________________ AUTRES INFORMATIONS _________________________ Président Fondateur de l'Organisation Arabe de Médiation et Résolution des Conflits Tunisie/Monde Arabe,ONU/Ligue Arabe Membre de l'Association Parlementaire France Tunisie Membre de l'Intellectual Entrepreneurship Consortium Membre de doctors without borders Membre de International Federation of Red Cross and Red Crescent Society Membre de international Centre for Social Research and Policy Analysis Membre de Text and Academic Authors Association(TAA) _____________ LOISIRS _____________ Natation,Karaté,Yoga,Théatre,Cinema,Lecture,Musique,Recherches,Internet,La Mer
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Un commentaire pour SOUVENIRS/KRAMISTE LOUIS XUEREF

  1. GRIGNON Roberte dit :

    Souhaite entrer en contact avec vous, ancienne recordwoman d’athlétisme de Tunisie .
    Sûrement connaissances communes .
    En espérant une réponse de votre part .
    Mon téléphone : 01 43 35 53 17

    Roberte Grignon

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